QUCOCOMA PHILIPPE SAMYN ?
by Ploum on 2026-06-01
https://ploum.net/2026-06-01-samyn.html
J’apprends avec tristesse le décès de l’architecte Philippe Samyn, un
esprit incroyable aux idées fulgurantes avec qui j’ai eu de longues et
passionnantes discussions.
Philippe Samyn - Wikipédia (fr.wikipedia.org)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Samyn
Car l’architecture était pour lui une porte d’entrée vers une
compréhension plus globale du monde. Comme lorsqu’il m’a asséné :
> — Le monde entier ne tourne qu’autour d’une seule et unique unité, qui
est le cœur de tout.
> — Euh, le dollar ?
> – Tu me déçois Lionel ! C’est le joule bien entendu. Tout tourne
autour du joule. Produire, stocker, échanger des joules. La monnaie
internationale devrait être le joule ! Les puissants sont ceux qui
exploitent la différence entre le dollar et le joule, les faibles ceux
qui fournissent des joules pour rien ou si peu.
Ou cette discussion qui me revient régulièrement où il m’exposa que
l’architecte devait construire des « ruines utiles ». Car un bâtiment ne
va être utilisé que 50, 100 ou 300 ans. Mais ses ruines durent parfois
10 ou 100 fois plus longtemps. Certaines ruines dureront autant que la
planète ! L’essentiel de la vie d’un bâtiment se fait à l’état de ruine
et il faut le prévoir dès la conception.
Avant de le rencontrer, je n’avais jamais envisagé les choses sous cet
angle. Ce qui m’a frappé en généralisant son discours, c’est à quel
point le fait de tenter d’oublier l’étape des ruines est la maladie qui
pourrit l’humanité tout entière à tous les niveaux.
Nous produisons, nous tentons de produire plus et plus rapidement sans
jamais nous préoccuper de ce que nous allons faire de toute cette
production. Nous en sommes au point d’automatiser la production
d’images, d’écrits et de code informatique avec les chatbots sans nous
poser la question des ruines que nous préparons.
Depuis plusieurs années, chaque fois que j’ai envie de me procurer un
bien matériel, je me pose consciemment deux questions : « Où vais-je le
ranger ? » et « Comment vais-je m’en débarrasser ? ». Penser
consciemment à cette question au moment de l’achat rend l’achat en lui-
même extrêmement anxiogène. Philippe Samyn avait lui poussé cette
réflexion jusque dans la conception des bâtiments.
Mais l’ingénieur architecte était également un artiste attaché à son
œuvre. Lorsque mon épouse et moi avons un jour critiqué « son » Aula
Magna, bâtiment emblématique de Louvain-La-Neuve coincé entre un cinéma
et un hôtel, il nous a déroulé, des larmes pleins les yeux, le plan de
Louvain-la-Neuve tel qu’il l’avait imaginé et comment l’Aula Magna
aurait du s’intégrer dans une superbe perspective bien plus vaste et
cohérente. Une boule de colère et de tristesse dans la gorge, il nous a
expliqué comment son projet avait été complètement dénaturé en n’en
prenant qu’une partie et en l’encadrant d’autres immeubles qu’il
trouvait hideux.
Philippe Samyn m’avait fait l’honneur de me compter parmi les bêta-
lecteurs de l’œuvre de sa vie : un ouvrage exhaustif sur l’architecture
et la société humaine, projet qu’il avait intitulé: « Qucocoma, Quoi
Comment Construire Maintenant ».
Je lui avais prédit que cette œuvre risquait de ne jamais être achevée
tant elle était ambitieuse, qu’il fallait absolument la publier par
petite partie sous peine de laisser cette tâche à ses héritiers.
Je ne pensais pas avoir raison si tôt…
Philippe Samyn s’est éteint, mais le territoire reste à jamais marqué
par ses idées.