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14 Oct '25
LA JUSTESSE AU LIEU DE L’EXACTITUDE
by Ploum on 2025-10-14
https://ploum.net/2025-10-14-justesse-exactitude.html
Où je parle de hockey sous-marin, d’avions militaires et du
pourrissement des oranges punks.
L’arbitraire de l’arbitrage
===========================
C’est un fait historique peu connu, mais j’ai, brièvement, été arbitre
sportif. J’ai en effet arbitré des matchs de première division belge de
hockey subaquatique (si, c’est un sport qui existe). Bon, en réalité,
j’ai été arbitre parce que chaque équipe de division 2 devait envoyer
des joueurs arbitrer des matchs de division 1. Mais, au final, je l’ai
quand même fait.
Je me souviens d’un match particulièrement important entre les deux
meilleures équipes de Belgique qui s’affrontaient pour le titre de
champion de Belgique.
En hockey subaquatique, il y a normalement deux arbitres dans l’eau.
Mais, lors de ce match, le second arbitre s’avéra dépassé et, à chaque
action, me faisait le geste signifiant "je n’ai pas vu l’action" (étant
équipés de masque et de tubas, les arbitres communiquent par gestes
codifiés).
Je me suis donc retrouvé à arbitrer presque seul ce qui était
probablement le match le plus important du championnat. Malgré mon
manque d’expérience, j’ai très vite compris que la seule manière de
garder le contrôle d’un match très engagé était de prendre des décisions
fermes avec assurance. Le palet était sorti après une mêlée confuse ?
Pas le temps d’analyser au millimètre qui était le dernier joueur à
l’avoir touché : je devais simplement prendre une décision. Quoi que je
décide, l’autre équipe allait réclamer. C’est d’ailleurs arrivé très
vite. En hockey subaquatique, seul le capitaine peut, en théorie,
s’adresser à l’arbitre. Un joueur est venu, en se plaignant. J’ai fait
le geste de demander s’il était capitaine et, comme ce n’était pas le
cas, je l’ai exclu pour 3 minutes. Il s’est mis à hurler, J’ai rajouté 2
minutes d’exclusion. C’était particulièrement sévère. Mais, à partir de
ce moment, plus aucune de mes décisions n’a été contestée.
J’ai essayé de les rendre les plus justes possible et le match s’est
très bien déroulé.
J’ai appris une chose importante : l’arbitrage n’est pas une discipline
scientifique. Est-il physiquement possible de déterminer exactement
quelle a été la dernière crosse à toucher le palet avant qu’il sorte ? À
partir de quand exactement un shoot est-il considéré comme dangereux ?
Même la frontière entre un goal et un sauvetage de justesse sur la ligne
possède un certain degré d’arbitraire.
Pour prendre une décision juste, l’arbitre peut utiliser son intuition
humaine. Si un défenseur a foncé vers un attaquant et que le palet est
sorti, on peut, dans le doute, estimer que la sortie est la faute du
défenseur. L’arbitre peut également « sentir » l’aspect volontaire ou
non d’une faute.
Mais tout cela n’était possible que parce que, contrairement au
football, le hockey subaquatique n’est pas équipé de caméras qui
scrutent tout au ralenti. Le football qui est devenu un sport que je
trouve absolument impossible à apprécier : après avoir marqué un goal,
les joueurs se tournent désormais vers l’arbitre et attendent pour
savoir s’il n’y avait pas eu un hors-jeu millimétré 5 minutes plus tôt.
Le tout est analysé en coulisse par un type devant un ordinateur qui
transmet ses décisions dans l’oreillette de l’arbitre. Ou plutôt les
décisions prises par un ordinateur.
L’aspect humain du jeu a complètement disparu et prend les attributs
d’une décision pseudoscientifique, tentant de découvrir une « vérité ».
Or, scientifiquement, il n’y a pas de vérité possible. Le hors-jeu se
déclare au moment où le ballon quitte le pied du passeur. Ce moment
n’existe pas. Le ballon se déformant, je mets au défi quiconque de
déterminer la milliseconde exacte de cet événement. Il en est de même
pour décider si une ligne à été franchie ou non. À partir de quel
millimètre peut-on dire qu’une sphère a franchi une ligne tracée sur des
brins d’herbe ? Rien que le placement des caméras et l’éclairage du
stade vont influencer la décision. Même en cyclisme il est parfois
incroyablement difficile de déterminer quel vélo a franchi la ligne en
premier. Et la décision est alors prise sans appel possible.
Scientifiquement, c’est très compliqué de tracer une limite exacte. Un
de mes profs de polytechnique disait que les appareils à aiguille sont
toujours plus précis que les afficheurs numériques, car on peut voir la
mesure « réelle » … quitte à bouger un peu la tête pour qu’elle
corresponde à ce que l’on veut !
Pour mesurer scientifiquement, il faut poser des hypothèses, discuter,
prendre plusieurs mesures, répéter une expérience. Humainement, au
contraire, il est possible de prendre la décision qui parait la plus
juste possible sur le moment même. La décision pourra toujours être
discutée par après, mais, dans le feu de l’action, c’est celle qui a été
prise.
Et même si les décisions ne sont pas parfaites, le fait qu’elles
paraissent justes à première vue va créer une relation de confiance
envers l’arbitre. L’arbitre se sentira responsable et utilisera son
intuition pour préserver sa réputation. Lorsque j’ai arbitré ce fameux
match de hockey, je n’ai jamais cherché à prendre la décision la plus
exacte, mais toujours la plus juste.
Mais la machine ne permet plus la justesse. La justesse s’efface au
profit d’une arbitraire exactitude. L’arbitre obéit désormais à des
instructions qui lui sont soufflées dans l’oreillette. Il ne peut plus
prendre de décisions. Il ne peut plus prendre de décisions, mais,
paradoxalement, il en reste responsable.
De la complexité comme justification de la non-décision
=======================================================
Il n’y a pas que les arbitres de sport. Les pilotes de chasse sont
désormais confrontés au même problème.
Le F-35 est un avion tellement complexe qu’il est devenu tout bonnement
inpilotable. Le 27 août 2025, un appareil s’est écrasé. Le train
d’atterrissage était bloqué en position semi-ouverte et le pilote a
tenté une série de « touch down », une procédure vieille comme
l’aviation et que Buck Danny utilise notamment dans Prototype FX-13, un
album de 1961, pour résoudre le même problème.
Buck Danny n’avait pas un ordinateur hyper complexe à son bord et il
sauve finalement l’avion. En 2025, l’ordinateur a considéré que la
procédure était un atterrissage classique. L’avion s’est mis en mode
« roulage au sol » alors qu’il était en train de redécoller. En mode
roulage à plusieurs centaines de mètres d’altitude, l’engin était bien
entendu ingouvernable, forçant l’éjection du pilote.
Un problème mécanique prévisible et « classique » s’est transformé,
grâce aux ordinateurs en catastrophe.
F-35 pilot held 50-minute airborne conference call with engineers before
fighter jet crashed in Alaska (edition.cnn.com)
https://edition.cnn.com/2025/08/27/us/alaska-f-35-crash-accident-report-hnk…
Comme ce prof d’électronique qui, pour justifier l’importance de
l’électronique moderne, nous avait expliqué que grâce à l’électronique,
sa voiture avait pu être réparée en moins d’une heure le jour même de
son départ en vacances. La panne en question ? Un défaut du capteur
électronique qui inventait de fausses pannes.
Plus besoin d’avoir un problème réel. Désormais, tout est automatisé !
En 2024, un pilote s’est éjecté de son F-35, car, malgré plusieurs
reboot, son casque connecté indiquait des erreurs critiques.
Problème : après l’éjection du pilote, l’avion a continué à voler
correctement pendant de très longues minutes. Il semblerait que son
casque avait un simple bug informatique.
Marine pilot loses command after ejecting from F-35B that kept flying
(www.marinecorpstimes.com)
https://www.marinecorpstimes.com/news/your-marine-corps/2024/10/31/marine-p…
La subtilité de l’histoire c’est que le pilote en question voit
désormais sa carrière mise entre parenthèses et est poursuivi pour
abandon d’avion fonctionnel. Sauf qu’il a suivi à la lettre la procédure
relative aux messages d’erreur affichés dans son casque.
Non seulement la complexité crée artificiellement des problèmes, mais
elle empêche les humains d’acquérir de l’expérience et de prendre des
décisions. Nous n’avons plus des pilotes qui « sentent » leur avion,
mais des opérateurs suivants des procédures informatisées. C’est pareil
quand mon garagiste me dit que l’erreur 550 de mon véhicule force à un
retour chez le concessionnaire. Lequel n’a, au final, fait que remplacer
une durite, ce que mon garagiste indépendant aurait pu faire directement
si le logiciel ne l’en avait pas empêché.
Le prix de l’espionnage permanent
=================================
Si vous lisez ce blog, vous avez conscience de l’espionnage permanent
dont nous sommes victimes. Et l’une des conséquences directes de cet
espionnage, c’est que tout peut désormais être scruté même longtemps
après. Toutes les décisions peuvent être discutées pour savoir si,
scientifiquement, c’était bien la bonne décision.
Le foot, encore lui, est l’exemple parfait : après 90 minutes de match
suivent des heures voire, dans certains cas, des journées entières de
discussions entre des types qui regardent chaque image au ralenti pour
conclure que l’arbitre, l’entraîneur ou les joueurs ont prix de
mauvaises décisions.
Qu’on soit arbitre, pilote de chasse ou simple citoyen, la seule
stratégie possible pour un humain raisonnable est donc de ne plus
prendre de décisions (ce qui est déjà une décision en soi).
Nous nous sommes fait avoir. Nous servons la machine aveuglément, n’en
tirant aucun bénéfice lorsque tout va bien et en nous faisant taper sur
les doigts lorsque tout va mal. Ce qui sert d’excuses à mettre encore
plus de machines dans l’histoire.
Nous sommes devenus cet assemblage biologiquement mécanique absurde et
contre nature qu’Anthony Burgess appelle « L’orange mécanique » (la
signification du titre est en effet parfaitement explicite dans le
livre, bien plus que dans le film).
Et si vous pensez que l’IA peut vous dépasser, c’est parce que,
justement, vous agissez comme une IA, comme une orange mécanique. Par
définition, ChatGPT surpassera toujours en intelligence celleux qui font
confiance à ChatGPT.
Comme le disait l’inénarrable Yann Kerninon en 2017, il faut juste
arrêter de nous prendre pour des machines. Redevenir des humains. Des
oranges biologiques qui pourrissent et crèvent, mais qui sont, juste
avant, pleines de saveurs et de vitamines.
Peut-on penser l'intelligence artificielle avec une intelligence
superficielle ? - Yann Kerninon
https://www.youtube.com/watch?v=T_FE6_5ZTZI
La capacité de penser
=====================
Andreas raconte son expérience avec un de ses collègues incapable de
résoudre un problème particulier (ce qui arrive à tout le monde, surtout
quand on a le nez dans le guidon). Mais la particularité, c’est que le
collègue en question n’a jamais cherché à résoudre le problème. Il
cherchait à ce que ChatGPT lui donne la réponse.
Lorsqu’Andreas a compris la cause du problème en question, il a tenté de
l’expliquer à son collègue, mais ce n’est que lorsque ce dernier a donné
l’explication à ChatGPT et que ChatGPT a acquiescé qu’ils ont pu enfin
avancer.
Is the ability to think going to become a rare and valuable skill?
(82mhz.net)
http://82mhz.net/posts/2025/09/is-the-ability-to-think-going-to-become-a-ra…
Andreas conclut avec le fait que le cerveau est un muscle. Moins on
l’utilise, plus il s’atrophie et plus l’acte de penser devient
douloureux et moins on a envie de l’utiliser (et donc plus il
s’atrophie).
J’en profite pour rappeler que ChatGPT et consorts sont littéralement
des machines à reformuler vos questions, à acquiescer à tous vos biais
cognitifs. Mais Olivier Ertzscheid l’explique mieux que moi dans ce
court billet « 3 minutes chrono »
La bataille de l’IA, et nos effondrements. (affordance.framasoft.org)
https://affordance.framasoft.org/2025/09/bataille-ia-nos-effondrements/
Mais là où Andrea est trop optimiste est lorsqu’il imagine que savoir
penser va devenir une qualité rare et enviable sur le marché du travail.
Rare, oui.
Enviable, certainement pas. Car penser, c’est remettre en question. Le
capitalisme actuel me fait penser à la guerre 14-18. Les travailleurs
sont la chair à canon. Les intellectuels sont les pacifistes, les
objecteurs de conscience. En tentant de remettre en question
l’épouvantable boucherie dont ils étaient témoins, ils n’ont gagné que
le droit de se faire fusiller.
Questionner, se rebeller, c’est être un perdant !
Ode aux perdants (ploum.net)
https://ploum.net/2024-10-01-ode-aux-perdants.html
Comme je le disais : on ne reçoit pas de médailles pour résister. C’est
même plutôt le contraire : les médailles sont là pour récompenser ceux
qui perpétuent le système sans poser de questions.
Pas de médaille pour les résistants (ploum.net)
https://ploum.net/2025-08-26-medailles-et-resistance.html
Refuser de devenir une orange mécanique, c’est accepter de pourrir.
C’est même le célébrer en s’enfonçant des clous de girofle dans la chair
pour que ce pourrissement sente bon.
En plus, ça donne un look punk, vous ne trouvez pas ?
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18 Sep '25
DE LA MYSTIFICATION DE LA GRANDE IDÉE
by Ploum on 2025-09-18
https://ploum.net/2025-09-18-idees-mystifiees.html
et de la négation de l’expérience
=================================
Festival Hypermondes à Mérignac
===============================
Je dédicacerai ce samedi 20 et dimanche 21 septembre à Mérignac, dans le
cadre du festival Hypermondes. Je participe également à une table ronde
le dimanche. Et pour tout vous dire, j’ai sacrément le trac, car je
serai entouré de noms qui peuplent ma bibliothèque et dont j’ai lu et
relu les livres : Pierre Bordage, J.C. Dunyach, Pierre Raufast,
Catherine Dufour, Laurent Genefort… Sans oublier Shuiten et Peeters, qui
ont marqué mon adolescence et surtout, mon idole, le plus grand
scénariste BD de ce siècle, Alain Ayrolles (parce que pour le siècle
précédent, c’est Gosciny).
Les Hypermondes (hypermondes.fr)
https://hypermondes.fr/
Bref, je me sens tout petit au milieu de ces géants alors n’hésitez pas
à venir me faire un coucou pour que je me sente moins seul sur le
stand !
Festival Hypermondes - Mérignac - Mobilizon (mobilizon.fr)
https://mobilizon.fr/events/b2677c80-1693-4473-be22-f3a0f3ca67a6
La mythologie de l’idée
=======================
Dans le film « Glass Onion » (Rian Johnson, 2022), un milliardaire de la
Tech, parodie de ZuckerMusk, invite des amis sur son île privée pour une
sorte de cluedo géant. Qui dégénère évidemment lorsqu’un véritable crime
est commis.
Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce film, c’est l’insistance sur un point
trop souvent oublié : ce n’est pas parce qu’on est riche et/ou célèbre
qu’on est intelligent. Et ce n’est pas parce qu’on arrive à faire croire
au public qu’on est surintelligent, au point de le croire soi-même,
qu’on l’est réellement.
Bref, c’est une belle remise à leur place du monde des milliardaires,
des influenceurs, starlettes et tout ce qui gravite autour.
Néanmoins, un point particulier m’a chagriné : toute une partie de
l’intrigue repose sur savoir qui a eu le premier l’idée de la startup
qui fera le succès du milliardaire, idée qui est littéralement
griffonnée sur une serviette en papier.
C’est très amusant dans le film, mais comme je l’ai déjà dit : une idée
seule ne vaut rien !
Votre idée ne vaut rien (ploum.net)
https://ploum.net/votre-idee-ne-vaut-rien/index.html
L’idée n’est que l’étincelle initiale d’un projet, mais le résultat
final sera impacté par les milliers de décisions et d’adaptations prises
en cours de route.
Le rôle de l’architecte
=======================
Si vous n’avez jamais fait construire de maison, vous pensez peut-être
que vous décrivez la maison de vos rêves à un architecte. Celui-ci vous
propose un plan. Vous validez, les ingénieurs et les ouvriers s’emparent
du plan et la maison se construit.
Sauf qu’en réalité, vous êtes incapable de décrire la maison de vos
rêves. Vos intuitions sont toutes contradictoires. Ce que j’appelle le
syndrome de « la maison de plain-pied sur deux étages ». Et quand bien
même vous avez réfléchi en profondeur, l’architecte va pointer tout un
tas de problèmes pratiques avec vos idées. De choses auxquelles vous
n’avez pas pensé. C’est très joli toutes ces vitres, mais comment allez-
vous les entretenir ?
Il va falloir faire des compromis, prendre des décisions. Et une fois le
plan validé, les décisions continueront sur le chantier. À cause des
imprévus ou des milliers de petits problèmes qui n’apparaissaient pas
sur le plan. Voulez-vous vraiment un évier à cet endroit vu que la porte
s’ouvre dessus ?
Au final, la maison de vos rêves sera très différente de ce que vous
avez imaginé. Pendant des années, vous lui trouverez des défauts. Mais
ces défauts sont des compromis que vous avez expressément choisis.
L’idée d’un roman
=================
En tant qu’écrivain, il m’arrive régulièrement de me voir poser la
question : « D’où te viennent toutes ces idées ? »
Comme si avoir l’idée était un problème. Des idées, j’en ai des
centaines dans mes tiroirs. Le travail n’est pas d’avoir l’idée, c’est
de faire le plan puis de transformer ce plan en construction.
J’ai plusieurs fois reçu des propositions de type : « J’ai une super
idée pour un roman, je te la partage, tu écris et on fais 50/50 ».
Vous imaginez un instant arriver chez un architecte avec un truc
griffonné et dire : « J’ai une super idée pour une maison, je vous la
montre, vous la construisez, vous trouvez un entrepreneur et on
partage » ?
Contrairement à Printeurs, que j’ai rédigé sans scénario préalable, j’ai
écrit Bikepunk avec une véritable structure. Je suis parti d’une idée
initiale. J’ai brainstormé avec Thierry Crouzet (nos échanges ont fait
naître le fameux flash de l’histoire). Puis j’ai creusé les personnages.
J’ai écrit une nouvelle dans cet univers (créant le personnage de Dale),
j’ai ensuite travaillé la structure pendant un mois avec un tableau de
liège sur lequel je punaisais des fiches. Enfin, je me suis mis à
l’écriture. Bien des fois, je me suis retrouvé confronté à des
incohérences, j’ai dû prendre des décisions.
Le résultat final ne ressemble en rien à ce que j’imaginais. Certaines
scènes clé de mon synopsis se sont révélées, à la relecture de simples
transitions. Des improvisations de dernières minutes semblent, au
contraire, avoir marqué toute une frange de lecteurices.
Bikepunk, le livre
https://bikepunk.fr/
Le code n’est qu’une série de décisions
=======================================
Une idée n’est qu’une étincelle qui peut potentiellement se propager, se
mélanger à d’autres. Mais, pour allumer un feu, la source initiale de
l’étincelle compte bien moins que le combustible.
L’invention qui a mit cela en exergue est certainement l’ordinateur. Car
un ordinateur est, par essence, une machine qui fait ce qu’on lui
demande.
Exactement ce qu’on lui demande. Ni plus ni moins.
L’humain a été confronté au fait qu’il est extrêmement compliqué de
savoir ce que l’on veut. Que c’est presque impossible de l’exprimer sans
ambiguïté. Que cela nécessite un langage dédié.
Un langage de programmation.
Et maitriser un langage de programmation demande un esprit tellement
analytique et rationnel qu’un métier s’est créé pour l’utiliser:
programmeur, codeuse, développeur. Le terme importe peu.
Mais, tout comme un architecte, une programmeuse doit en permanence
prendre des décisions qu’elle pense être les meilleures pour le projet.
Pour l’avenir. Ou bien elle identifie les paradoxes pour en discuter
avec le client. « Vous m’avez demandé une interface simple avec un seul
bouton tout en me spécifiant douze fonctionnalités qui doivent avoir un
accès direct avec un bouton dédié. On fait quoi ? » (cas vécu).
De la stupidité de croire en une IA productive
==============================================
Ce que je dis paraît peut-être évident, mais lorsque j’entends le nombre
de personnes qui parlent de « vibe programming », je me dis que beaucoup
trop de monde a été bercé avec le paradigme de « l’idée magique » comme
dans Onion Glass.
Les IAs sont perçues comme des machines magiques qui font ce que vous
voulez.
Sauf que, quand bien même elles seraient parfaites, vous ne savez pas ce
que vous voulez.
Les IA ne peuvent pas prendre correctement ces milliers de décisions.
Des algorithmes statistiques ne peuvent produire que des résultats
aléatoires. Vous ne pouvez pas juste émettre votre idée et voir le
résultat apparaître (ce qui est le fantasme des crétins-managers, cette
race d’idiots formés dans les écoles de management qui est persuadée que
les exécutants sont une charge dont il faudrait idéalement se passer).
La conjuration de la fierté ignorante (ploum.net)
https://ploum.net/2024-12-02-conjuration-fierte-ignorante.html
Le fantasme ultime est une machine « intuitive », qu’il ne faut pas
apprendre. Mais l’apprentissage n’est pas seulement technique.
L’expérience humaine est globale. Un architecte va penser aux problèmes
de la maison de vos rêves parce qu’il a déjà suivi vingt chantiers et eu
un aperçu des problèmes. Chaque nouveau livre d’un écrivain reflète son
expérience avec les précédents. Certaines décisions sont les mêmes,
d’autres, au contraire, sont différentes pour expérimenter.
Ne pas vouloir apprendre son outil, c’est la définition même de la
stupidité la plus crasse.
Penser qu’une IA pourrait remplacer un développeur, se montrer sa totale
incompétence quant au travail du développeur en question. Penser qu’une
IA peut écrire un livre ne peut provenir de gens qui ne lisent pas eux-
mêmes, qui ne voient que du papier imprimé.
Ce n’est pas que c’est techniquement impossible. D’ailleurs, beaucoup le
font parce que vendre du papier imprimé, ça peut être rentable avec le
bon marketing, peu importe ce qui est imprimé.
C’est juste que le résultat ne pourra jamais être satisfaisant. Tous les
compromis, les décisions seront le fruit d’un aléa statistique sur
lequel vous n’avez aucun contrôle. Les paradoxes ne seront pas résolus.
Bref, c’est et ce sera toujours de la merde.
Un business, c’est bien plus qu’une idée !
==========================================
Facebook n’était pas la première tentative de réseau social entre
étudiants. Amazon n’était pas le premier site de vente de livre en
ligne. Whatsapp était une application pour afficher sa disponibilité
pour un coup de fil à ses amis. Instagram servait à la base à partager
sa position. Microsoft n’avait jamais développé de système
d’exploitation lorsqu’ils ont vendu la licence DOS à IBM.
Bref, l’idée initiale ne vaut rien. Ce qui a fait le succès de ces
entreprises, ce sont les milliards de décisions prises à chaque instant,
les réajustements.
Prendre ces décisions est ce qui construit le succès, fût-il commercial,
artistique ou personnel. Croire qu’un ordinateur pourrait prendre ces
décisions à votre place c’est faire preuve non seulement de naïveté,
mais c’est également prouver totalement son incompétence dans le domaine
concerné.
Dans Onion Glass, ce point m’a particulièrement chagriné, car poussé à
l’absurde. Comme si une serviette avec trois traits de crayon pouvait
valoir des milliards.
Ce petit quelque chose en plus
==============================
Et si je me réjouis de fréquenter tant d’auteurs que j’admire à
Mérignac, ce n’est pas pour échanger des idées, mais m’imprégner de
leurs expériences, de leur personnalité qui leur fait construire des
œuvres que j’admire.
J’ai dû relire des dizaines et des dizaines de fois l’intégralité de
« De capes et de crocs », le chef d’œuvre de Masbou et Ayrolles.
À chaque relecture, je savoure chaque case. Je sens que les auteurs
s’amusent, se laissent porter, emporter par leurs personnages dans des
bifurcations a priori imprévues, improbables. Quelle IA aurait l’idée de
faire intervenir le caquètement d’un poulailler dans la complétion d’un
alexandrin ? Quel algorithme se pavanerait de la césure à l’hémistiche ?
L’humain et son expérience auront toujours quelque chose en plus,
quelque chose d’indéfinissable dont le mot m’échappe.
Ah si…
Quelque chose que, sans un pli, sans une tache, l’humain emporte malgré
lui…
Et c’est…
— C’est ?
Son panache !
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09 Sep '25
À LA RECHERCHE DE L’HUMANITÉ PERDUE…
by Ploum on 2025-09-09
https://ploum.net/2025-09-09-recherche_humanite_perdue.html
La mort ou le retour de la lucidité
===================================
Drmollytov est une bibliothécaire qui a été très gravement blessée dans
un accident de moto, accident où son mari a perdu la vie.
Après une période de convalescence et de deuil, elle tente de
reconstruire sa vie et, graduellement, elle prend conscience de la
frénésie consumériste dans laquelle est engagée toute personne
« normale ». Depuis le désir de shopping aux réseaux sociaux en passant
par les abonnements aux services de streaming.
Au plus elle fait du nettoyage dans sa vie, au plus elle retrouve du
temps et de l’énergie. Au moins elle éprouve le besoin « d’être vue ».
Il faut dire que de poster uniquement sur Gemini, ça n’aide pas pour la
visibilité !
view from the present (drmollytov.smol.pub)
gemini://drmollytov.smol.pub/2025-09-02
Rappel pour celleux qui ne savent pas ouvrir les liens Gemini comme ici
au-dessus : Gemini, le protocole du slow web (ploum.net)
https://ploum.net/gemini-le-protocole-du-slow-web/index.html
Une phrase m’a marquée sur son dernier billet posté sur Gemini : « Mon
seul regret avec les réseaux sociaux, c’est d’avoir été dessus tout
court. Ils ont vidé mon énergie mentale, dévoré mon temps et je suis
certaine qu’ils ont extrait une part de mon âme. » (traduction très
libre).
Je me rends compte qu’il ne suffit pas de se libérer des mécanismes
d’addiction des réseaux sociaux. Il faut également conscientiser à quel
point ils ont déformé, détruit, dénaturé nos pensées, nos relations
sociales, nos motivations. Pire : ils nous rendent objectivement
stupides ! Depuis 2010, le QI moyen est en train de descendre, ce qui
n’était jamais arrivé depuis l’invention du QI (quoi qu’on pense de cet
outil).
On the Reverse Flynn Effect (calnewport.com)
https://calnewport.com/on-the-reverse-flynn-effect/
Les réseaux sociaux sont intrinsèquement liés au smartphone. Ils ont
réellement explosé lorsqu’ils se sont optimisés pour la consommation
passive sur un petit écran tactile (chose à laquelle Zuckerberg ne
croyait pas du tout). À l’inverse, l’addiction aux réseaux sociaux a
créé une demande continue pour des smartphones toujours plus brillants
et prenant des photos toujours plus susceptibles de générer des likes.
Comme le souligne Jose Briones, ces interactions permanentes sur une
plaque de verre lisse, les écouteurs vissés sur les oreilles, nous font
perdre la conscience du tactile, de la matérialité.
Touch Me If You Can (josebriones.substack.com)
https://josebriones.substack.com/p/touch-me-if-you-can
Au-delà de notre addiction aux chiffres colorés
===============================================
Quand on a été addict, quand ou y a cru vraiment, quand on y a investi
énormément de soi, il ne suffit pas d’arrêter de fumer pour être en
bonne santé. Arrêter, ce n’est que le premier pas nécessaire et
indispensable. Mais il reste un long chemin à parcourir pour se
reconstruire par après, pour retrouver l’humain qui a été blessé,
enfoui.
L’être humain que, finalement, peu de monde a intérêt à ce que vous
retrouviez, mais qui est là, enfui sous des notifications incessantes,
sous la consultation compulsive de vos likes, de vos statistiques, de
vos abonnés. Pour Jose Briones, il a fallu plus de trois ans sans
smartphone pour que se calme son angoisse… de ne pas avoir de
smartphone !
Cela fait des années que je n’ai plus de statistiques sur les
fréquentations de ce blog. Parce que ce n’est pas très éthique, mais,
surtout, parce que cela me rendait fou, parce que ma santé mentale en
pâtissait incroyablement. Parce que je n’arrivais plus à être satisfait
de mon écriture autrement que par le nombre de lecteurs que ça me
ramenait. Parce que de simples statistiques détruisaient mon âme.
Comme le dit le blog This day’s portion, vous n’avez pas besoin de
statistiques !
You do not need “analytics” for your blog because you are neither a
military surveillance unit nor a commodity trading company
(www.thisdaysportion.com)
https://www.thisdaysportion.com/posts/contra-analytics/
Et si le réseau Mastodon est très loin d’être parfait, il est assez
simple d’y trouver une instance qui ne vous espionne pas. La majorité ne
le fait d’ailleurs pas. Au contraire de Bluesky qui traque toutes vos
interactions à travers la société Statsig. Statsig qui vient d’être
rachetée par OpenAI, le créateur de ChatGPT.
The Week in Social Media: I'm Still Convinced Mastodon's Going to
Outlive Everything (winter)
gemini://tilde.club/~winter/gemlog/2025/9-04.gmi
On dirait que Sam Altman tente de faire comme Musk et de gagner de
l’influence politique en noyautant les réseaux sociaux centralisés. On
s’est foutu de la gueule de Musk, mais force est de constater que ça a
très bien fonctionné. Et que, comme je le disais en 2023, ce n’est
qu’une question de temps avant que ça arrive à Bluesky qui n’est pas du
tout décentralisé, contrairement à ce que répète le marketing.
About Bluesky and Decentralisation (ploum.net)
https://ploum.net/2023-03-03-bluesky.html
Mais le pire avec toutes ces statistiques, toutes ces données, c’est que
nous sommes les premiers à vouloir les récolter et à nous vendre pour
les optimiser et les consulter sur de jolis graphiques colorés affichés
sur nos plaques de verre lisse et brillante.
L’inhumanité d’un monde qui se vend
===================================
Je ne cesse de répéter ce qu’articule justement Thierry Crouzet dans son
dernier article : les marketeux ont imposé leur vision du monde, forçant
les artistes, les intellectuels et les scientifiques à devenir des
commerciaux, ce qui est l’antithèse de leur nature profonde. Car
artistes, intellectuels et scientifiques ont en commun d’être dans une
quête, peut‑être illusoire, de vérité, d’absolu. Là où le marketing est,
par définition, l’art du mensonge, de la tromperie, de l’apparence et de
l’exploitation de l’humain.
Écrire sans se vendre : manifeste pour l’invisibilité (tcrouzet.com)
https://tcrouzet.com/2025/09/03/hurleurs-en-chef/
Cette destruction mentale enseignée dans les écoles de commerce est
également à l’œuvre avec l’IA. Il faudra des années pour que les
personnes addicts à l’IA puissent, si tout va bien, retrouver leur âme
d’humain, leur capacité de raisonnement autonome. Les développeurs qui
dépendent de Github sont en première ligne.
Github, l'IA et les fours à micro-ondes (mart-e.be)
https://mart-e.be/2025/08/github-lia-et-les-fours-a-micro-ondes
We need to talk about your Github addiction (ploum.net)
https://ploum.net/2023-02-22-leaving-github.html
En espérant que nous puissions arriver à redevenir des humains sans
devoir recourir à la solution extrême décrite par Thierry Bayoud et Léa
Deneuville dans l’excellente nouvelle « Chronique d’un crevard »,
nouvelle présente dans le Recueil de Nakamoto, que je recommande
chaudement et présenté ici par Ysabeau. Et, oui, les nouvelles sont sous
licence libre.
Note de lecture le Recueil de Nakamoto (nouvelles) (ysabeau)
https://linuxfr.org/users/ysabeau/journaux/note-de-lecture-le-recueil-de-na…
Le recueil de Nakamoto (pvh-editions.com)
https://pvh-editions.com/product/le-recueil-de-nakamoto
L’idée derrière Chronique d’un crevard m’a rappelé mon propre roman
Printeurs. Ça serait chouette de voir les deux univers se rejoindre
d’une manière ou d’une autre. Car c’est ça toute la beauté de la
création artistique libre.
Printeurs (pvh-editions.com)
https://pvh-editions.com/product/printeurs-papier
De l’art comme instinct de survie
=================================
De la création artistique tout court, devrais-je dire, jusqu’au moment
où les juristes d’entreprise ont réussi à convaincre les artistes qu’ils
devaient être des maniaques de la « protection de leur propriété
intellectuelle » ce qui les a transformés en victimes de la plus
formidable arnaque de ces dernières décennies. Tout comme les marketeux,
les juristes d’entreprise sont, par essence, des gens qui vont
t’exploiter. C’est leur métier !
Seule la technique change : les marketeux mentent et te promettent le
bonheur, les juristes menacent et corrompent. Les deux ne cherchent qu’à
augmenter le bénéfice de leur employeur. Les deux ont réussi à
convaincre les artistes d’éteindre leur humanité pour devenir eux-mêmes
marketeux et juriste, de faire du « personal branding » et de la
« propriété intellectuelle ».
À ce propos, Cory Doctorow explique très bien sur quelle illusion s’est
construite la fameuse « propriété intellectuelle » et à quel point ceux
qui l’ont conçue savaient très bien que c’était une arnaque à l’échelle
planétaire pour tenter de transformer le monde entier en une colonie
étatsunienne.
Pluralistic: Fingerspitzengefühl (08 Sep 2025) (pluralistic.net)
https://pluralistic.net/2025/09/08/process-knowledge/
Marketeux et juristes ont réussi à convaincre les artistes de haïr ce
qui fait la base de leur métier : leur public, renommés « pirates » dès
qu’ils ne passent pas entre les barrières Nadar du corporatisme de
surveillance. Ils ont réussi à convaincre les scientifiques de haïr ce
qui fait la base de leur métier : le partage sans restriction de la
connaissance. Le fait que la plus grande base de données scientifiques
du monde, Sci-hub, soit considérée comme pirate et interdite partout
dans le monde dit tout ce que vous avez besoin de savoir sur notre
société.
Le capitalisme de surveillance pourrit tout ce qu’il touche. Tout
d’abord en rendant difficile la vie des contestataires (ce qui est de
bonne guerre), mais, surtout, en achetant et corrompant les rebelles qui
réussissent malgré tout. Devenu millionnaire, cet artiste antisystème
deviendra le premier soutien du système en question et adaptera son
slogan : « Soyez rebelles, mais pas trop, achetez mes produits
dérivés ! ».
Tout comme le surréalisme a été la réponse artistique et intellectuelle
au fascisme, l’art seul peut sauver notre humanité. Un art brut,
tactile, sensoriel. Mais, avant toute chose, un art libre qui se
partage, qui se diffuse et qui envoie se faire foutre les notions de
propriétés virtuelles.
Un art qui se partage, mais force le public à partager également, à
retrouver l’essence de notre humanité : le partage.
* Photo d’illustration prise par Diegohnxiv et représentant une fresque
en l’honneur de SciHub à l’université de Mexico
* Printeurs et Le recueil de Nakamoto sont commandables chez votre
libraire indépendant préféré ! Les ebooks sont sur libgen, au moins pour
Printeurs. Je le sais, c’est moi qui l’ai uploadé.
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UNE VIE SANS NOTIFICATIONS
by Ploum on 2025-09-02
https://ploum.net/2025-09-02-mudita.html
> Avertissement : Cet article parle de mon expérience avec le Mudita
Kompakt, mais, n’étant pas lié à cette firme, je ne répondrai à aucune
question concernant cet appareil ni le Hisense A5. Tout ce que j’ai à
dire au sujet de cet appareil est dans ce billet. Pour le reste, voyez
les nombreuses vidéos et articles sur le Web ou rejoignez le forum de
Mudita.
Le grand problème du minimalisme numérique, c’est qu’il n’y a pas une
solution satisfaisante pour tout le monde. Sur les forums consacrés au
minimalisme numérique, chaque solution est critiquée pour faire « trop »
et, parfois par les mêmes personnes, pas assez.
J’ai vu des personnes en quête d’un dumbphone pour soigner leur
addiction à l’hyperconnexion se plaindre de ne pouvoir installer
Whatsapp et Facebook dessus. D’une manière générale, j’ai suffisamment
d’expérience dans l’industrie pour savoir que les humains sont très
mauvais pour déterminer leurs propres besoins, ce que j’appelle « le
syndrome de la maison de plain-pied à 3 étages ». Je veux tout, mais que
ce soit minimaliste.
L’addiction à l’écran
=====================
Il y a 6 ans, je pris conscience qu’une grande part de mon addiction à
mon smartphone venait de l’écran lui-même. Comme l’a dit un jour un
participant à un forum que je fréquente, les écrans sont devenus
tellement beaux, les couleurs tellement riches que l’image est plus
belle que la réalité. Regarder une photo de paysage aux couleurs
saturées et retouchée est plus beau que de regarder le paysage en
réalité, avec sa grisaille, son autoroute qui n’apparait pas dans le
cadre de la photo, sa pluie fine qui nous rentre dans le cou. Nous
n’utilisons plus nos smartphones pour faire quelque chose, ils font
partie de notre corps et de notre esprit.
📱 Why We Can’t Let Go (josebriones.substack.com)
https://josebriones.substack.com/p/why-we-cant-let-go
Dans mon cas personnel, se passer d’écran avec un dumbphone ne pouvait
convenir, car l’usage le plus important que je fais de mon téléphone est
de m’orienter à vélo et, alors que je suis au milieu de la nature, de
créer un itinéraire de retour à charger sur mon GPS. Ça et utiliser
Signal, le seul chat de ma vie quotidienne.
Reducing the digital clutter of chats (ploum.net)
https://ploum.net/2025-05-23-chats-digital-clutter.html
Pour être franc, le concept de dumbphone me dépasse un peu, car s’il y a
bien un truc dont je n’ai pas envie ni besoin, c’est d’être joignable
partout tout le temps. Si c’est pour laisser un dumbphone en silencieux
dans ma poche, autant ne rien prendre du tout !
Ma quête de sobriété numérique a donc commencé avec l’un des très rares
smartphones à écran e-ink, le Hisense A5 (à droite sur la photo
d’illustration).
Se passer d’écran avec un téléphone e-ink (ploum.net)
https://ploum.net/se-passer-decran-avec-un-telephone-e-ink/index.html
Le Hisense est un produit bon marché de piètre qualité, à destination du
marché chinois. S’il ne disposait d’aucun service Google, il est plein
de spywares chinois impossibles à désinstaller (mais que je tentais de
contenir avec le firewall Adguard, configuré aux petits oignons pendant
des heures).
Pendant six ans, j’ai utilisé exclusivement cet appareil. Lors de mon
premier voyage avec, un trip en train en Bretagne pour un projet de
livre, j’ai été en permanence anxieux à l’idée que « quelque chose se
passe mal, car je n’avais pas un vrai smartphone ». Mais, petit à petit,
je me suis surpris à moins l’utiliser que son prédécesseur, à accepter
ses limites. L’écran e-ink lié à la lenteur et aux bugs du logiciel en
partie en chinois ne me donnait pas du tout envie de l’utiliser. Très
vite, la couleur des écrans de smartphones m’est apparue comme violente,
agressive. Mais que je passe quelques minutes sur un tel écran et,
soudain, je retrouve un bon vieux shoot de dopamine, une envie de
l’utiliser pour faire quelque chose. Quoi ? Peu importe tant que je peux
garder les yeux rivés sur ces lumineuses formes mouvantes.
L’hyperconnexion permanente
===========================
Il m’est souvent arrivé de prétendre que le Hisense n’était pas un
smartphone pour éviter d’installer une app soi-disant indispensable pour
un service dont j’avais besoin ou, tout simplement, pour obtenir une
carte papier dans ces restaurants qui ont l’impression d’être à la
pointe de la technologie, car ils ont un QR code scotché sur la table.
Mais c’était un mensonge. Car le Hisense est, au fond, un smartphone des
plus classiques.
J’y avais mes emails, un navigateur web et même Mastodon, que j’ai très
vite supprimé, mais auquel je pouvais accéder via Firefox ou Inkbro,
navigateur optimisé pour les écrans e-ink.
Mon addiction va beaucoup mieux. J’ai perdu l’habitude d’avoir mon
smartphone tout le temps sur moi, ne le prenant pour sortir que si je
pense en avoir réellement besoin. Ça n’a l’air de rien, mais, pour
certains addicts, sortir sans téléphone est une véritable aventure.
Faire l’expérience est une excellente manière de réaliser à quel point
on est addict.
Hyperconnexion, addiction et obéissance (ploum.net)
https://ploum.net/2024-11-13-addiction-hyperconnexion-obeissance.html
Le Hisense a beau être gros et moche, lorsque je l’avais avec moi et que
j’avais un temps mort, je vérifiais si je n’avais pas reçu d’emails. Je
devais, comme tout smartphone, penser à le remettre en silencieux
lorsque j’avais activé la sonnerie, car je voulais être joignable, faire
les mises à jour des toutes les apps que je gardais, car je pouvais en
avoir potentiellement besoin. Bref, la gestion classique d’un
smartphone.
Cela me convenait, mais, les smartphones e-ink n’ayant jamais vraiment
percé, je me demandais comment j’allais remplacer un appareil qui
présentait des signes de faiblesse (batterie qui se vide soudainement,
chargement qui ne fonctionne plus que, intermittence).
C’est alors que j’ai été convaincu par le Kompakt de Mudita.
Mudita Kompakt, a minimalist E Ink® phone. (mudita.com)
https://mudita.com/products/phones/mudita-kompakt/
Mudita est une entreprise polonaise qui cherche à offrir des produits
favorisant la pleine conscience. Des réveils au design épuré, des
montres et un dumbphone, le Mudita Pure, qui me faisais grandement de
l’œil, car basé sur un système entièrement Open Source. Malheureusement,
le Pure était trop minimaliste pour moi, car ne permettant pas
d’utiliser mon GPS de vélo.
Puis est arrivé le Kompakt.
Basé sur Android, le Kompakt est techniquement un smartphone. En plus
petit. Et avec un écran e-ink d’une qualité bien moindre que le Hisense.
Et pourtant…
Premiers pas avec le Kompakt
============================
La première chose qui m’a frappée en déballant mon Kompakt, c’est que je
n’ai dû créer aucun compte, passer par aucune procédure autre que le
choix de la langue. Insérez une carte SIM, allumez et ça fonctionne.
Mudita fait très attention à la vie privée et ne propose aucun service
en ligne. Le téléphone est entièrement dégooglisé voire même
« décloudisé » (contrairement à, par exemple, Murena /e/OS). Pour la
première fois depuis des lustres, je ne devais pas combattre mon
téléphone, je ne devais pas le configurer, le transformer.
C’est incroyable comme ça m’a fait plaisir.
Pour être transparent, il faut préciser que les développeurs récupèrent
des données anonymisées de debug et que ce n’est, pour le moment, pas
désactivable. Une discussion à ce sujet est en cours sur le forum
Mudita.
Car, oui, Mudita dispose d’un forum de discussion auquel participe une
employée de la firme qui tente d’aider les utilisateurs et se fait le
relais vers les développeurs. Un truc qui était la base en 2010, mais
qui semble incroyable de nos jours.
Bref, je me suis senti un client respecté, pas une vache à lait. Et je
n’en reviens toujours pas.
Outre le forum, ce qui m’a frappé avec le Mudita, c’est qu’il pousse
réellement l’idée de minimalisme jusque dans ses retranchements.
L’application GPS permet de chercher une adresse et de faire un
itinéraire piéton, vélo ou voiture. Et c’est tout. Des options ? Aucune,
nada, nihil ! Et vous savez quoi ? Ça fonctionne ! Vu que c’est
OpenStreetMap, ça fonctionne très bien et j’ai désinstallé Comaps que
j’avais mis par réflexe. L’appareil photo… prend des photos et c’est
tout (on peut juste activer/désactiver le flash).
Trouver son chemin avec le Mudita Kompakt
https://ploum.net/files/mudita2.jpg
C’est comme ça pour toutes les applis : en 10 minutes, vous aurez fait
le tour de toutes les options et c’est incroyablement rafraichissant.
Bon, parfois, c’est limite trop. Le lecteur de musique affiche vos MP3
et les lit par ordre alphabétique. C’est tout. Ils ont promis
d’améliorer ça, mais, au fond, je trouve ça amusant d’être limité de
cette façon.
Les choses sérieuses
====================
Si Mudita n’offre aucun service en ligne, la meilleure manière
d’interagir avec son téléphone est le Mudita Center, un logiciel
compatible Windows/MacOS/Linux. Après l’avoir téléchargé, vous devez
brancher votre téléphone à votre ordinateur avec… retenez votre souffle…
un câble USB. (sur Debian/Ubuntu, vous devez être membre du groupe
"dialout". "sudo adduser ploum dialout", reboot et puis c’est bon)
Un câble ! En 2025 ! Incroyable, non ? Quand je vois comme j’ai dû me
battre avec le Freewrite d’Astrohaus qui force l’utilisation de son
cloud propriétaire, j’apprécie à outrance le fait de brancher mon
téléphone avec un câble.
Avec le Mudita Center, vous pouvez envoyer des fichiers sur l’appareil.
Les MP3 pour la musique, les epub ou les pdf, qui seront ouverts dans
l’appli E-reader. Pratique pour les billets de train et autres tickets
électroniques. Une section est réservée pour transférer les fichiers APK
que vous voulez « sideloader ». On s’est tellement fait entuber par
Google et Apple qu’on a perdu le droit d’utiliser le mot « installer »
en parlant d’un logiciel. Ce mot est désormais privatisé et il faut
« sideloader » (du moins tant que c’est encore légalement possible…).
Dans mon cas, je n’ai sideloadé qu’un seul APK : F-Droid. Avec F-Droid,
j’ai pu installer Molly (un client Signal), mon gestionnaire de mot de
passe, mon appli 2FA, le clavier Flickboard et Aurora Store. Avec Aurora
Store, j’ai pu installer Komoot, Garmin, Proton Calendar et l’app SNCB
pour les horaires de train. Pas de navigateur ni d’email cette fois ! Je
me suis quand même accordé l’application Wikipédia, pour tester.
Tout est petit, en noir et blanc (ça, j’avais déjà l’habitude), mais,
dans mon cas, tout fonctionne. Attention que ce ne sera peut-être pas
votre cas. Les applis qui ont besoin des services Google, comme Strava,
refuseront de se lancer (ce qui ne change pas de mon Hisense). Mon appli
bancaire nécessite une caméra à selfie (ce que le Kompakt n’a pas) et je
vais devoir trouver une solution de rechange.
Au fait, Mudita ne permet pas de personnaliser la liste des
applications. Celles-ci sont classées par ordre alphabétique. Pas de
raccourcis, pas d’options. Si c’est perturbant au début, cela se révèle
très vite très appréciable, car c’est, une fois encore, un truc de moins
à penser, une excuse de moins pour chipoter.
À noter qu’il est cependant possible de cacher des applications. Si vous
n’utilisez pas l’app de méditation, vous pouvez la cacher, tout
simplement. Simple et efficace.
Les notifications
=================
C’est lorsque j’ai reçu mon premier message Signal que j’ai réalisé un
truc étrange. J’ai bien entendu le son, mais je ne voyais pas de
notifications.
Et pour cause… Le Mudita Kompakt n’a pas de notifications ! L’écran
d’accueil vous montre si vous avez eu des appels ou des SMS, mais, pour
le reste, il n’y a pas de notifications du tout !
Mon premier réflexe a été d’investiguer l’installation d’un launcher
alternatif, InkOS, qui permet une plus grande configurabilité et des
notifications.
InkOS sur le forum Mudita
https://forum.mudita.com/t/inkos-text-based-launcher-with-notifications-for…
Mais… Attendez une seconde ! Que suis-je en train de faire ? Je cherche
à refaire un smartphone ! Et si je tentais d’utiliser le Mudita de la
manière pour laquelle il a été conçu ?Sans notifications !
Le seul réel problème avec cette approche c’est que les notifications
existent, mais que Mudita les cache. On les entend donc, mais on ne peut
pas savoir d’où elles proviennent.
Dans mon cas, c’est essentiellement Signal (enfin, Molly pour celleux
qui suivent). Dans Signal, j’ai donc configuré un profil de notification
qui soit silencieux sauf pour les membres de ma famille proche.
Si j’entends mon téléphone faire un son, je sais que c’est un message de
ma famille. Pour les autres, je ne les vois que lorsque je choisis
d’ouvrir Signal. Ce qui est exactement ce qu’un système de communication
devrait être.
Bien entendu, les choses se compliquent si vous avez plusieurs
applications qui envoient des notifications. Il est possible d’avoir
accès aux notifications et de les désactiver par applications en
utilisant "Activity Launcher" disponible sur F-Droid. C’est un peu du
chipotage, mais ça m’a permis de désactiver les notifications
« parasites » de tout ce qui n’est pas Signal.
Messages du forum Mudita expliquant comment utiliser Activity Launcher.
https://forum.mudita.com/t/inkos-text-based-launcher-with-notifications-for…
La vie sans notifications
=========================
Lorsqu’on accepte ce mode de fonctionnement, le Mudita prend
soudainement tout son sens.
J’avais déjà fortement réduit les notifications sur le Hisense. Il était
d’ailleurs en silencieux la plupart du temps. Mais, à chaque fois que je
consultais l’écran, je voyais les petites icônes. Machinalement, je
glissais mon doigt pour faire apparaître le tiroir à notifications et
« vérifier » avant de glisser latéralement pour supprimer.
Bon sang que j’ai en horreur ces gestes de glissement des doigts, jamais
précis, jamais satisfaisant comme le bruit d’une touche qu’on enfonce.
Tiens, le Mudita ne permet d’ailleurs pas de « swiper » dans la liste
des applications. Il faut faire défiler avec une flèche. C’est minime,
mais j’apprécie !
Mais même si je n’avais pas de notifications sur le Hisense, je
vérifiais de temps en temps si je n’avais pas reçu un mail important. Je
vérifiais une information sur un site web.
Oh, rien de bien méchant. Une addiction parfaitement sous contrôle. Mais
une série de réflexes dont j’avais envie de nettoyer ma vie.
Avec le Mudita Kompakt, l’expérience est très perturbante.
Machinalement, je saisis l’appareil et… rien. Il n’y a rien à faire. La
seule chose que je peux vérifier, c’est Signal. Je suis ensuite forcé de
reposer ce petit écran.
Pas besoin non plus de mettre en silencieux ou en mode avion. Le Kompakt
dispose d’un switch hardware « Offline+ » qui désactive tous les
réseaux, tous les capteurs, y compris l’appareil photo et le micro. En
Offline+, rien ne rentre et rien ne sort de l’appareil. Et quand je suis
connecté, je sais que je n’aurai que les appels téléphoniques, les sms
et les messages Signal de ma famille proche.
C’est comme un nouveau monde…
Tout n’est pas parfait
======================
On ne va pas se leurrer, le Mudita Kompakt est loin d’être parfait. Il
est petit, mais un peu trop gros. Il y a des bugs comme l’alarme qui se
déclenche en retard ou pas du tout, comme l’appareil photo qui met près
de deux secondes entre la pression sur le bouton et la prise effective
de l’image (mais c’est déjà mieux que l’appareil photo du Hisense dont
la lentille s’est bloquée après quelques semaines d’utilisation, rendant
toutes mes photos irrémédiablement floues).
Le forum regorge d’utilisateurs insatisfaits. Pour certains car je pense
qu’il n’ont pas conscientisé les limites du minimalisme numérique, qu’il
espérait un smartphone complet avec un écran e-ink. Mais, dans d’autres
cas, c’est clairement à cause de bugs dans le système pour des cas
d’usage qui ne me concernent pas directement, comme les problèmes
Bluetooth alors que je suis tout heureux d’avoir un jack audio. Le
Kompakt utilise une version très fortement modifiée et dégooglisée
d’Android 12 (les téléphones Googe sont à Android 16). Le hardware lui-
même est assez ancien (plus que mon Hisense). Ce sont des détails qui
peuvent se révéler importants. La batterie, par exemple, tient 3/4
jours, ce qui n’est pas extraordinaire en comparaison avec le Hisense.
Une heure de hotspot wifi consomme 10% de batterie là où le Hisense n’en
perdait pas 3%.
L’application musicale est vraiment très minimalise !
https://ploum.net/files/mudita1.jpg
Malgré ses limites, l’appareil n’est pas bon marché et il est
probablement possible de configurer n’importe quel appareil Android pour
avoir un écran épuré et pas de notifications. Mais ce qui me plaît avec
le Mudita c’est justement le fait que je ne le configure pas. Que je ne
cherche pas à comprendre ce que je dois bloquer, que je ne passe pas du
temps à optimiser mon écran d’accueil ou le placement des applications.
Ça ne conviendra certainement pas à tout le monde. Il y a certainement
plein de défauts qui rendent le Kompakt inutilisable pour vous. Mais
pour mon petit cas personnel et pour mon mode de vie actuel, c’est un
vrai bonheur (à l’exception de cette saleté d’appli bancaire pour
laquelle je n’ai pas encore trouvé de solution).
Accepter de lâcher prise
========================
Car, oui, je vais rater des choses. Je verrai des mails urgents bien
plus tard. Je ne pourrai pas chercher une information rapide quand je
suis en déplacement. Je ne pourrai pas prendre de belles photos.
C’est le principe même ! Le minimalisme numérique c’est, par essence, ne
plus pouvoir tout faire tout le temps. C’est être forcé de s’ennuyer
dans les temps morts, de planifier certaines expéditions, de demander
une information autour de soi si nécessaire, de se dire, dans certaines
situations, que la vie aurait été plus facile avec un smartphone
traditionnel.
Si vous n’avez pas effectué à l’avance ce travail de faire le tri entre
ce qui est vraiment nécessaire pour vous, ne songez même pas à prendre
un téléphone minimaliste comme le Kompakt. Ce téléphone me convient
parce que ça fait des années que je réfléchis à ce sujet et parce qu’il
est compatible avec mon mode de vie et mes obligations.
À la recherche de la déconnexion parfaite (ploum.net)
https://ploum.net/2025-02-11-deconnexion_parfaite.html
Si vous idéalisez le minimalisme sans réfléchir aux conséquences, vous
serez frustrés à la première friction, à la première perte de cette
facilité omniprésente qu’est le smartphone. Le minimalisme numérique est
également un concept très personnel. Quand je vois le nombre d’appareils
connectés que je possède, j’ai du mal à dire que je suis un
« minimaliste ». Je cherche juste à conscientiser et à faire en sorte
que chaque appareil ait pour moi un bénéfice très clair avec le moins
possible de désavantages (comme mon GPS de vélo ou mon analyseur de
qualité d’air). Je ne suis pas vraiment minimaliste, je pense juste que
le smartphone traditionnel a sur ma vie un impact négatif très important
que je cherche à minimiser.
Certain·es me disent qu’ils n’ont pas le choix. Comme le dit très bien
Jose Briones, c’est faux. Nous avons, pour le moment, le choix. C’est
juste que ce n’est pas un choix facile et qu’il faut assumer les
conséquences, accepter de changer son mode de vie pour cela.
Is Offline the new luxury? (josebriones.substack.com)
https://josebriones.substack.com/p/is-offline-the-new-luxury
L’obligation du smartphone
==========================
Et, justement, ce qui est le plus effrayant avec cette démarche de
tenter de minimiser l’usage du smartphone, c’est de réaliser à quel
point il devient presque obligatoire d’en avoir un, à quel point ce
choix devient de plus en plus ténu. Des services commerciaux, mais
également des administrations publiques considèrent que vous avez
obligatoirement un smartphone récent, que vous disposez d’un compte
Google, d’une connexion Internet permanente, d’une batterie bien chargée
et que vous êtes d’accord d’installer une énième application dessus et
de créer un compte en ligne pour quelque chose d’aussi mondain que de
payer un emplacement de parking ou accéder à un événement. Un contrôleur
de train me confiait récemment que la SNCB planifiait de supprimer le
ticket papier pour mettre en avant l’usage de l’app et du smartphone.
Sur les forums minimalistes, j’ai même découvert une catégorie
d’utilisateurs qui possèdent un smartphone classique pour aller au
travail, par simple peur d’être moqué ou de passer pour un rebelle
auprès de leurs collègues. De la même manière, certains refusent
d’installer Signal ou d’effacer leur compte Facebook par crainte que
cela puisse paraître suspect. Une chose me semble claire : si c’est la
peur de potentiellement paraître suspect qui vous retient, il est urgent
d’agir maintenant, tant que cette suspicion n’est que potentielle.
Installez Signal et GrapheneOS ou /e/OS maintenant pour avoir l’excuse,
dans le futur, de dire que ça fait des mois ou des années que vous
fonctionnez comme cela.
I'll only buy devices with GrapheneOS (www.jonashietala.se)
https://www.jonashietala.se/blog/2025/08/28/ill_only_buy_devices_with_graph…
Dans le cas du smartphone, je constate avec effroi que s’il est
théoriquement possible de ne jamais en avoir eu, il est extrêmement
difficile de revenir en arrière. Les banques, par exemple, empêchent
souvent de revenir à une méthode d’authentification sans smartphone une
fois que celle-ci a été activée !
Je souris quand je pense aux fois où mon refus du smartphone m’a valu
une réflexion de type : « Ah ? Vous n’êtes pas à l’aise avec les
nouvelles technologies ? ». Souvent, je ne réponds pas. Ou je me
contente d’un « si, justement… ». Au moins, avec le Mudita, je pourrai
le brandir et affirmer haut et fort : je n’ai pas de smartphone !
Vous et moi, nous savons que ce n’est techniquement pas tout à fait
vrai, mais ceux qui veulent imposer l’ubiquité du smartphone GoogApple
sont, par définition, des ignares technologiques. Ils n’y verront que du
feu… Et, pour un temps, ils seront encore forcés de s’adapter,
d’accepter que, non, tout le monde n’a pas tout le temps un smartphone.
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26 Aug '25
PAS DE MÉDAILLE POUR LES RÉSISTANTS
by Ploum on 2025-08-26
https://ploum.net/2025-08-26-medailles-et-resistance.html
Si vous voulez changer le monde, il faut entrer en résistance. Il faut
accepter d’agir et de se taire. Il faut accepter de perdre du confort,
des opportunités, des relations. Et il ne faut espérer aucune
récompense, aucune reconnaissance.
Un espionnage pire que tout ce que vous imaginez
================================================
Prenez notre dépendance envers quelques monopoles technologiques. Je
pense qu’on ne se rend pas compte de l’espionnage permanent que nous
imposent les smartphones. Et que ces données ne sont pas simplement
stockées « chez Google ».
Tim Sh a décidé d’investiguer. Il a ajouté un simple jeu gratuit sur un
iPhone vierge dont tous les services de localisation étaient désactivés.
Cela semble raisonnable, non ?
En analysant les paquets, il a découvert la quantité incroyable
d’information qui était envoyée par le moteur du jeu Unity. Cela
signifie que le concepteur du jeu lui-même ne sait sans doute pas que
son jeu vous espionne.
Mais Tim Sh a fait mieux : il a traqué ces données et découvertes où
elles étaient revendues. Ce sont des entreprises ayant pignon sur rue
qui revendent, en temps réels, les données utilisateurs : position,
historique et instantanée, niveau de la batterie et luminosité,
connexion internet utilisée, opérateur téléphonique, espace libre
disponible sur le téléphone.
Everyone knows your location (timsh.org)
https://timsh.org/tracking-myself-down-through-in-app-ads/
Le tout est accessible en temps réel pour des millions d’utilisateurs. Y
compris des utilisateurs persuadés de protéger leur vie privée en
désactivant les permissions de localisation, en faisant attention voire
même en utilisant des containers GrapheneOS : il n’y a en effet aucune
malice, aucun piratage, aucune illégalité. Si l’application fonctionne,
c’est qu’elle envoie ses données, point à la ligne.
À noter également : les données concernant les Européens sont plus
chères. En effet, le RGPD les rend plus difficiles à obtenir. Ce qui est
la preuve que la régulation politique fonctionne. Le RGPD est très loin
d’être suffisant. Sa seule utilité réelle est de démontrer que le
pouvoir politique peut agir.
Nous avons tendance à nous moquer de la petitesse de l’Europe, car nous
la mesurons en utilisant les métriques américaines. Nos politiciens
rêvent de « licornes » et de monopoles européens. C’est une erreur, la
force européenne est opposée à ces valeurs.
Pourquoi n’y a-t-il pas de Google européen ? (ploum.net)
https://ploum.net/2023-06-27-un-google-europeen.html
Comme le souligne Marcel Sel : malgré tous ses défauts, l’Europe est
très imparfaite, mais, peut-être, la structure dans le monde la plus
progressiste et qui protège le mieux ses citoyens.
Entre Trump et Poutine, l’urgence d’un patriotisme européen
(blog.marcelsel.com)
https://blog.marcelsel.com/2025/05/10/entre-trump-et-poutine-lurgence-dun-p…
La saturation de l’indignation
==============================
Face à ce constat, nous observons deux réactions. Le « jemenfoutisme »
et l’indignation violente. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait
croire, la seconde n’a pas plus d’impact que la première.
Olivier Ertzscheid parle de la saturation de l’indignation. Une
indignation permanente qui nous fait perdre toute capacité d’agir.
L’indigne et les indignés. Chronique d’une a-réalité.
(affordance.framasoft.org)
https://affordance.framasoft.org/2025/04/lindigne-et-les-indignes-chronique…
Je vois beaucoup d’indignation concernant le génocide qu’Israël commet à
Gaza. Mais peu ou prou d’actions. Pourtant, une action simple est de
supprimer ses comptes Whatsapp. Il est presque certain que les données
Whatsapp servent pour cibler des frappes. Supprimer son compte, c’est
donc une action réelle. Moins il y aura de comptes Whatsapp, moins les
Gazaouis trouveront l’app indispensable, moins il y aura de données pour
Israël.
Lectures : Soyez un héros, passez en manuel ! (ploum.net)
https://ploum.net/2024-04-26-lectures-passez-en-manuel.html
Au lieu de s’indigner, entrez en résistance active. Coupez autant que
vous pouvez les cordons. Vous allez perdre des opportunités ? Des
contacts ? Vous allez rater des informations ?
C’est le but ! C’est l’objectif ! C’est la résistance, le nouveau
maquis. Oui, mais "machin", il est sur Facebook. Quand on entre sa
résistance, on y va pas en pantoufle avec toute la famille. C’est le
principe même de la résistance : de prendre des risques, d’accomplir des
actions que tout le monde ne comprend ou n’approuve pas avec l’espoir de
faire changer les choses durablement.
Notes - Bruno Leyval " Note #15 - meta-ordures (notes.brunoleyval.fr)
https://notes.brunoleyval.fr/note-15-meta-ordures/
C’est difficile et on ne vous donnera pas une médaille pour cela. Si
vous cherchez la facilité, le confort ou si vous voulez de la
reconnaissance ou des félicitations officielles, ce n’est pas en
résistance que vous devez entrer.
S’arrêter pour penser
=====================
Oui, les entreprises sont des poules sans tête qui courent dans tous les
sens. Mes années dans l’industrie informatique m’ont permis d’observer
que l’immense majorité des employés ne fait strictement rien d’utile.
Tout ce que nous faisons, c’est prétendre. Lorsqu’impact il y a, ce qui
est extrêmement rare, c’est de permettre à un client de faire « mieux
semblant ».
J’ai arrêté de le crier partout, car il est impossible de faire
comprendre quelque chose à quelqu’un si son salaire dépend du fait qu’il
ne le comprenne pas. Mais force est de constater que tous ceux qui
s’arrêtent pour penser arrivent à cette même conclusion.
The Remarkable Incompetence At The Heart Of Tech (www.wheresyoured.at)
https://www.wheresyoured.at/the-remarkable-incompetence-at-the-heart-of-tec…
La merdification des entreprises peut vous toucher de manière la plus
imprévue sur un produit que vous appréciez tout particulièrement. C’est
mon cas avec Komoot, un outil que j’utilise en permanence pour planifier
mes longs trajets à vélo et que j’utilise parfois "on the road", quand
je suis un peu paumé et que je veux un itinéraire sûr, mais rapide pour
arriver rapidement à destination.
Pour celleux qui ne comprennent pas l’intérêt d’un GPS à vélo, Thierry
Crouzet a justement pondu un billet détaillant comment cet accessoire
change la pratique du cyclisme.
Le GPS vélo pour les nuls (tcrouzet.com)
https://tcrouzet.com/2025/08/20/gps/
Mais voilà, Komoot, startup allemande qui se présentait comme un
champion de la promotion des voyages à vélo, avec des fondateurs qui
promettaient de ne jamais vendre leur bébé a été vendu à un fond
d’investissement réputé pour merdifier tout ce qu’il rachète.
Faut-il quitter Komoot, comme Twitter ou Facebook? (bikinvalais.ch)
https://bikinvalais.ch/2025/06/faut-il-quitter-komoot-comme-twitter-ou-face…
When We Get Komooted (bikepacking.com)
https://bikepacking.com/plog/when-we-get-komooted/
Je n’en veux pas aux fondateurs. Je sais bien qu’à partir d’une certaine
somme, on remet tous en question nos promesses. Les fondateurs de
Whatsapp souhaitaient, à la base, fortement protéger la vie privée de
leurs utilisateurs. Ils ont néanmoins vendu leur application à Facebook,
car, de leurs propres aveux, on accepte certains compromis à partir
d’une certaine somme.
Heureusement, des solutions libres se profilent comme l’excellent
Cartes.app qui a pris le problème à bras le corps.
Le Mastodon de La Quadrature du Net (mamot.fr)
https://mamot.fr/@cartes_app@amicale.net/114994310249767060
Il manque encore la possibilité d’envoyer facilement un itinéraire vers
mon GPS de vélo pour que ce soit utilisable au quotidien, mais le
symbole est clair : la dépendance envers des produits merdifiés n’est
pas une fatalité !
De la nécessité du logiciel libre
=================================
Comme le démontre Gee, les ajouts de fonctionnalités non indispensables
ne sont pas neutres. Elles accroissent considérablement le risque de
panne et de problème.
LHDG25. L'obsolescence de Murphy (grisebouille.net)
https://grisebouille.net/lhdg25-lobsolescence-de-murphy/
Cette simplification ne peut, par essence, que passer par le logiciel
libre qui force à la modularité. Liorel donne un exemple très parlant :
à cause de sa complexité, Microsoft Excell utilisera pour toujours le
calendrier julien. Contrairement à LibreOffice, qui utilise l’actuel
calendrier grégorien.
Pâques, le bug d'Excel et la difficile adaptation de LibreOffice
(liorel)
https://linuxfr.org/users/liorel/journaux/paques-le-bug-d-excel-et-la-diffi…
Simplification, liberté, ralentissement, décroissance de notre
consommation ne sont que les faces d’une même forme de résistance, d’une
même conscientisation de la vie dans sa globalité.
Notes - Bruno Leyval " Note #13 - ralentir (notes.brunoleyval.fr)
https://notes.brunoleyval.fr/note-13-ralentir/
Ralentir et prendre du recul. C’est d’ailleurs ce que m’a violemment
offert Chris Brannons, avec son dernier post sur sa capsule Gemini. Et
quand je dis le dernier…
> Barring unforeseen circumstances or unexpected changes, my last day on
earth will be June 13th, 2025.
Medical Aid in Dying, My Health, and so on (the-brannons.com)
gemini://the-brannons.com/end-of-life/
Chris avait 46 ans et il a pris le temps d’écrire le comment et le
pourquoi de sa procédure d’euthanasie. Après ce post, il a pris le temps
de répondre à mes emails alors que je l’encourageais à ne pas le faire.
Le symbole du vélo
==================
On ne peut pas s’en foutre. On ne peut pas s’indigner. Il faut alors,
avec les quelques millions de secondes qui nous reste à vivre, agir.
Agir en faisant ce que l’on pense être le mieux pour soi-même, le mieux
pour nos enfants, le mieux pour l’humanité.
Comme rouler à vélo !
Et tant pis si ça ne change rien. Et tant pis si ça nous fait paraître
étrange aux yeux de certains. Et tant pis si ça a certains désavantages.
Faire du vélo, c’est entrer en résistance !
T'es bien gentil avec ton petit vélo (www.blog.tisaac.be)
https://www.blog.tisaac.be/2025/08/19/t'es-bien-gentil-avec-ton-petit-velo.html
Symbole de liberté, de simplification, d’indépendance et pourtant
extrêmement technologique, le vélo n’a jamais été aussi politique. Comme
le souligne Klaus-Gerd Giesen, le Bikepunk est philosophique et
politique !
Philosophie politique du bikepunk (distinguos.net)
https://distinguos.net/blog/philosophie-politique-du-bikepunk/
Cela m’amuse d’ailleurs beaucoup quand on présente l’univers de Bikepunk
comme un monde d’où a disparu la technologie. Parce que le vélo ce n’est
pas de la technologie peut-être ?
D’ailleurs, si vous n’avez pas encore le bouquin, il ne vous reste qu’à
courir faire coucou à votre libraire préféré·e et entrer en résistance !
Les chroniques du Flash (bikepunk.fr)
https://bikepunk.fr/
> La photo d’illustration m’a été envoyée par Julien Ursini et est sous
CC-By. Plongé dans la lecture de Bikepunk, il a été saisi de découvrir
ce cadre de vélo rouillé, debout dans le lit de la rivière Bléone, comme
un acte de résistance symbolique. Je ne pouvais rêver meilleure
illustration pour ce billet.
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PETIT MANIFESTE LOW-TECH
by Ploum on 2025-05-16
https://ploum.net/2025-05-16-manifeste-lowtech.html
Ce samedi 17 mai, je pédalerai vers Massy en compagnie de Tristan Nitot
pour parler "low-tech" et dédicacer Bikepunk lors du festival Parlons
Vélo.
Parlons Vélo Massy 2025 (parlonsvelo-massy.org)
https://parlonsvelo-massy.org/
Attention, ce qui va suivre divulgâche une partie de ce que je dirai
samedi midi à Massy. Si vous venez, arrêtez de lire ici, on se retrouve
demain !
Qu’est-ce que la low-tech ?
===========================
Le terme low-tech nous fait intuitivement sentir une opposition contre
l’excès technologique (le "high tech") tout en évidant l’extrémisme
technophobique. Un terme qui enthousiasme, mais qu’il me semble
important d’expliciter et dont je propose la définition suivante.
> Une technologie est dite « low-tech » si les personnes interagissant
avec cette technologie savent et peuvent en comprendre son
fonctionnement.
Savoir comprendre. Pouvoir comprendre. Deux éléments essentiels (et
difficiles à distinguer pour le Belge que je suis).
Savoir comprendre
=================
Savoir comprendre une technologie implique d’avoir la possibilité de
construire un modèle intellectuel de son fonctionnement interne.
Il est bien évident que tout le monde n’a pas la capacité de comprendre
toutes les technologies. Mais il est possible de procéder par niveau. La
majorité des automobilistes sait qu’une voiture à essence brûle le
carburant qui explose dans un moteur, explosion qui entraine des pistons
qui font tourner les roues. Le nom est un indice en soi : un moteur à
explosion !
Si je n’en comprends pas plus sur le fonctionnement d’un moteur, j’ai la
certitude qu’il existe des personnes qui comprennent mieux, souvent dans
mon entourage direct. Au plus la compréhension est fine, au plus les
personnes deviennent rares, mais chacun peut tenter de s’améliorer.
La technologie est simple sans être simpliste. Cela signifie que sa
complexité peut être appréhendée graduellement. Et qu’il existe des
experts qui appréhendent une technologie particulière dans sa globalité.
Par opposition, il est aujourd’hui humainement impossible de comprendre
un smartphone moderne. Seuls quelques expert·e·s dans le monde
maitrisent chacun·e un point particulier de l’objet : du dessin de
l’antenne 5G au logiciel retouchant automatiquement les photos en
passant par le chargement rapide de la batterie. Et aucun d’entre eux ne
maitrise la conception d’un compilateur nécessaire à faire tourner le
tout. Même un génie passant sa vie à démonter des smartphones serait
dans l’incapacité totale de comprendre ce qui se passe à l’intérieur
d’un engin que nous avons tous en permanence soit dans une poche, soit
devant notre nez !
L’immense majorité des utilisateurs de smartphones n’ont pas le moindre
modèle mental de son fonctionnement. Je ne parle pas d’un modèle erroné
ou simpliste : non, il n’y en a pas du tout. L’objet est « magique ».
Pourquoi affiche-t-il quelque chose plutôt qu’un autre ? Parce que c’est
« magique ». Et comme pour la magie, il ne faut pas chercher à
comprendre.
La low-tech peut être extrêmement complexe, mais l’existence même de
cette complexité doit être compréhensible et justifiée. Une complexité
transparente encourage naturellement les esprits curieux à se poser des
questions.
Le temps de comprendre
======================
Comprendre une technologie prend du temps. Cela implique une relation
longue, une expérience qui se crée tout au long d’une vie, qui se
partage, qui se transmet.
Par opposition, la high-tech impose un renouvellement, une mise à jour
constante, des changements d’interface et de fonctionnalité permanents
qui renforcent l’aspect « magique » et entraine le découragement de
celleux qui tentent de se construire un modèle mental.
La low-tech doit donc nécessairement être durable. Pérenne. Elle doit
s’enseigner et permettre une construction progressive de cet
enseignement.
Cela implique parfois des efforts, des difficultés. Tout ne peut pas
toujours être progressif : à un moment, il faut se lancer sur son vélo
pour apprendre à garder l’équilibre.
Pouvoir comprendre
==================
Historiquement, il semble évident que toute technologie a la possibilité
d’être comprise. Les personnes interagissant avec la technologie étaient
forcées de réparer, d’adapter et donc de comprendre. Une technologie
était essentiellement matérielle, ce qui implique qu’elle pouvait être
démontée.
Avec le logiciel apparait un nouveau concept : celui de cacher le
fonctionnement. Et si, historiquement, tout logiciel est open source,
l’invention du logiciel propriétaire rend difficile, voire impossible,
de comprendre une technologie.
L’histoire du logiciel : entre collaboration et confiscation des
libertés (ploum.net)
https://ploum.net/lhistoire-du-logiciel-entre-collaboration-et-confiscation…
Le logiciel propriétaire n’a pu être inventé que grâce à la création
d’un concept récent, au demeurant absurde, appelé « propriété
intellectuelle ».
Cette propriété intellectuelle ayant permis la privatisation de la
connaissance dans le logiciel, elle est ensuite étendue au monde
matériel. Soudainement, il devient possible d’interdire à une personne
de tenter de comprendre la technologie qu’elle utilise au quotidien.
Grâce à la propriété intellectuelle, des fermiers se voient soudain
interdits d’ouvrir le capot de leur propre tracteur.
La low-tech doit être ouverte. Elle doit pouvoir être réparée, modifiée,
améliorée et partagée.
De l’utilisateur au consommateur
================================
Grâce à la complexification, aux changements incessants et à
l’imposition d’un régime strict de « propriété intellectuelle », les
utilisateurs ont été transformés en consommateurs.
Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas une évolution inéluctable de la
nature. Il s’agit d’un choix conscient. Toutes les écoles de commerce
enseignent aux futurs entrepreneurs à se construire un marché captif, à
priver autant que possible leur client de liberté, à construire ce qu’on
appelle dans le jargon une "moat" (douve qui protège un château) afin
d’augmenter la « rétention des utilisateurs ».
Les termes eux-mêmes deviennent flous pour renforcer ce sentiment de
magie. On ne parle par exemple plus de transférer un fichier .jpg vers
un ordinateur distant, mais de « sauvegarder ses souvenirs dans le
cloud ».
Les marketeux nous ont fait croire qu’en supprimant les mots compliqués,
ils simplifieraient la technologie. C’est évidemment le contraire.
L’apparence de simplicité est une complexité supplémentaire qui
emprisonne l’utilisateur. Toute technologie nécessite un apprentissage.
Cet apprentissage doit être encouragé.
Pour une approche et une éthique low-tech
=========================================
L’éthique low-tech consiste à se remettre au service de l’utilisateur en
lui facilitant la compréhension de ses outils.
La high-tech n’est pas de la magie, c’est de la prestidigitation. Plutôt
que de cacher les « trucs » sous des artifices, la low-tech cherche à
montrer et à créer une utilisation en consciente de la technologie.
Cela n’implique pas nécessairement une simplification à outrance.
Prenons l’exemple d’une machine à laver le linge. Nous comprenons tous
qu’une machine de base est un tambour qui tourne dans lequel est injecté
de l’eau et du savon. C’est très simple et low-tech.
On pourrait arguer que l’ajout de capteurs et de contrôleurs
électroniques permet de laver le linge plus efficacement et plus
écologiquement en le pesant et adaptant la vitesse de rotation en
fonction du type de linge.
Dans une optique low-tech, un boitier électronique est ajouté à la
machine pour faire exactement cela. Si le boitier est retiré ou tombe en
panne, la machine continue à fonctionner simplement. L’utilisateur peut
choisir de débrancher le boitier ou de le remplacer. Il en comprend
l’utilité et la justification. Il construit un modèle mental dans lequel
le boitier ne fait qu’appuyer sur les boutons de réglage au bon moment.
Et, surtout, il ne doit pas envoyer toute la machine à la casse parce
que la puce wifi ne fonctionne plus et n’est plus mis à jour ce qui a
bloqué le firmware (quoi ? Ma machine à laver dispose d’une puce
wifi ?).
Pour une communauté low-tech
============================
Une technologie low-tech encourage et donne l’occasion à l’utilisateur à
la comprendre, à se l’approprier. Elle tente de rester stable dans le
temps, se standardise. Elle ne cherche pas à cacher la complexité
intrinsèque partant du principe que la simplicité provient de la
transparence.
Cette compréhension, cette appropriation ne peut se faire dans
l’interaction. Une technologie low-tech va donc, par essence, favoriser
la création de communautés et les échanges humains autour de cette même
technologie.
Pour contribuer à l’humanité et aux communautés, une technologie low-
tech se doit d’appartenir à tou·te·s, de faire partie des communs.
J’en arrive donc à cette définition, complémentaire et équivalente à la
première :
> Une technologie est dite « low-tech » si elle expose sa complexité de
manière simple, ouverte, transparente et durable tout en appartenant aux
communs.
Photo par Thomas Claveirole
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Gears_-_Thomas_Claveirole.jpg
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Comment l’université tue le livre (et les intellectuels)
by Ploum.net (billets en français uniquement) 14 May '25
by Ploum.net (billets en français uniquement) 14 May '25
14 May '25
COMMENT L’UNIVERSITÉ TUE LE LIVRE (ET LES INTELLECTUELS)
by Ploum on 2025-05-14
https://ploum.net/2025-05-14-sauvons-la-biblio-de-lln.html
Il faut sauver la bibliothèque de Louvain-la-Neuve
==================================================
Menacée d’expulsion par l’université, la bibliothèque publique de
Louvain-la-Neuve risque de disparaître. Il est urgent de signer la
pétition pour tenter de la sauver.
Signez la pétition pour sauver la bibliothèque de Louvain-la-Neuve !
https://www.petitionenligne.be/lavenir_de_la_bibliotheque_publique_de_lln_e…
Mais ce n’est pas un événement isolé, ce n’est pas un accident. Il ne
s’agit que d’une escarmouche dans la longue guerre que la ville,
l’université et la société de consommation mènent contre les livres et,
à travers eux, contre l’intellectualisme.
Le livre, outil indispensable de l’intellectuel
===============================================
L’une des tâches que je demande chaque année à mes étudiants avant
l’examen est de lire un livre. Si possible de fiction ou un essai, mais
un livre non technique.
Au choix.
Bien sûr, je donne des idées en rapport avec mon cours. Notamment
« Little Brother » de Cory Doctorow qui est facile à lire, prenant, et
tout à fait dans le sujet. Mais les étudiants sont libres.
Chaque année, plusieurs étudiants me glissent lors de l’examen qu’ils
n’avaient plus lu un livre depuis l’école secondaire, mais que, en fait,
c’était vraiment chouette et que ça fait vraiment réfléchir. Que sans
moi, ils auraient fait toutes leurs études d’ingénieur sans lire un seul
livre autre que des manuels.
Les livres, qui forcent une lecture sur un temps long, qui forcent une
immersion, sont l’outil indispensable de l’intellectuel et de
l’humaniste. Il est impossible de réfléchir sans livre. Il est
impossible de prendre du recul, de faire de nouveaux liens et d’innover
sans être baigné dans la diversité d’époques, de lieux et d’expériences
humaines que sont les livres. On peut surnager pendant des années dans
un domaine voire devenir compétent sans lire. Mais la compréhension
profonde, l’expertise nécessite des livres.
Ceux qui ne lisent pas de livres sont condamnés à se satisfaire de
superficialité, à se laisser manipuler, à obéir aveuglément. Et c’est
peut-être ça l’objectif.
J’estime que l’université ne doit pas former de bons petits consultants
obéissants et employables, mais des intellectuels humanistes. La mission
première de l’université passe par la diffusion, la promotion,
l’appropriation de la culture intellectuelle du livre.
Et si on arrêtait d’être de bons petits consultants obéissants ?
(ploum.net)
https://ploum.net/2025-01-29-bon_consultant.html
Entre l’humanisme et le profit immobilier, l’université a choisi
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Mais, à Louvain-la-Neuve, l’université semble se transformer en simple
agence immobilière. La ville qui, en 50 ans, s’est créée autour de
l’université est en train de se transformer pour n’offrir graduellement
plus que deux choses : de la bouffe et des fringues.
Il faut agrandir le centre commercial ! (ploum.net)
https://ploum.net/il-faut-agrandir-le-centre-commercial/index.html
En 2021, le bouquiniste de la place des Wallons, présent depuis 40 ans
grâce à un bail historique, a vu son propriétaire, l’université, lui
infliger une augmentation de loyer vertigineuse. Je l’ai vu, les yeux
pleins de larmes, mettant en caisse les milliers de bandes dessinées de
son stock afin de laisser la place à… un vendeur de gauffres !
Les monopoles du livre, les alternatives et le futur (ploum.net)
https://ploum.net/les-monopoles-du-livre-les-alternatives-et-le-futur/index…
Ce fut ensuite le tour du second bouquiniste de la ville, une minuscule
échoppe aux murs noircis de livres de philosophie où nous nous
retrouvions régulièrement entre habitués pour nous disputer quelques
pièces rares. Le couple qui tenait la bouquinerie m’a confié que, devant
le prix du loyer, également versé à l’université, il était plus rentable
pour eux de devenir bouquinistes itinérants. « Ça ne va pas vous
plaire ! » m’a confié la gérante lorsque j’ai demandé qui reprendrait
son espace. Quelques semaines plus tard, en effet, surgissait une
vitrine vendant des sacs à mains !
Quant à la librairie principale de la ville, l’historique librairie
Agora, elle fut rachetée par le groupe Furet du Nord dont la section
belge a fait faillite. Il faut dire que la librairie occupait un énorme
espace appartenant en partie au promoteur immobilier Klépierre et à
l’université. D’après mes sources, le loyer mensuel s’élevait à…
35.000€ !
De cette faillite, j’ai récupéré plusieurs meubles bibliothèques qui
étaient à donner. L’ouvrier qui était en train de nettoyer le magasin me
souffla, avec un air goguenard, que les étudiants allaient être contents
du changement ! Il n’avait pas le droit de me dire ce qui remplacerait
la librairie, mais, promis, ils allaient être contents.
En effet, il s’agissait d’un projet de… Luna Park ! (qui, bien que
terminé, n’a pas obtenu l’autorisation d’ouvrir ses portes suite aux
craintes des riverains concernant le tapage qu’un tel lieu engendre)
Mais l’université ne comptait pas en rester là. Désireuse de récupérer
des locaux pourtant sans aucun potentiel commercial, elle a également
mis dehors le centre de livres d’occasion Cerfaux Lefort. Une pétition
pour tenter de le sauver a récolté 3000 signatures. Sans succès.
Le Centre Cerfaux-Lefort a fermé ses portes à LLN, au grand désarroi du
collectif et des étudiants qui militaient pour son maintien
(www.rtbf.be)
https://www.rtbf.be/article/le-centre-cerfaux-lefort-a-ferme-ses-portes-a-l…
Puisque ça fonctionne, enfonçons le clou !
==========================================
Pendant quelques mois, Louvain-la-Neuve, ville universitaire et
intellectuelle, s’est retrouvée sans librairie ! Consciente que ça
faisait désordre, l’université a offert des conditions correctes à une
équipe motivée pour créer la librairie « La Page d’Après » dans une
petite surface. La libraire est petite et, par conséquent, doit faire
des choix (la littérature de genre, mon domaine de prédilection, occupe
moins d’une demi-table).
Je me suis évidemment enthousiasmé pour le projet de la Page d’Après,
dont je suis immédiatement devenu un fidèle. Je n’avais pas imaginé
l’esprit retors du promoteur immobilier qu’est devenue l’université : le
soutien à la Page d’Après (qui n’est que très relatif, la surface n’est
pas offerte non plus) est devenu l’excuse à la moindre critique !
Car c’est aujourd’hui la bibliothèque publique de Louvain-la-Neuve elle-
même qui est menacée à très court terme. La partie ludothèque et livres
jeunesse est d’ores et déjà condamnée pour laisser la place à une
extension du restaurant universitaire. Le reste de la bibliothèque est
sur la sellette. L’université estime en effet qu’elle pourrait tirer
100.000€ par an de loyer et qu’elle n’a aucune raison d’offrir 100.000€
à une institution qui ne pourrait évidemment pas payer une telle somme.
Précisons plutôt que l’université ne voit plus d’intérêt à cette
bibliothèque qu’elle a pourtant désirée ardemment et qu’elle n’a obtenue
que grâce à une convention signée en 1988, à l’époque où Louvain-la-
Neuve n’était encore qu’un jeune assemblage d’auditoires et de logements
étudiants.
À la remarque « Pouvez-vous imaginer une ville universitaire sans
bibliothèque ? » posée par de multiples citoyens, la réponse de certains
décideurs est sans ambiguïté : « Nous avons la Page d’Après ». Comme si
c’était pareil. Comme si c’était suffisant. Mais, comme le glissent
parfois à demi-mot certains politiques qui n’ont pas peur d’étaler leur
déficience intellectuelle : « Le livre, c’est mort, l’avenir c’est l’IA.
Et puis, si nécessaire, il y a Amazon ».
L’université propose à la bibliothèque de garder une fraction de
l’espace actuel à la condition que les travaux d’aménagement soient pris
en charge… par la bibliothèque publique elle-même (le résultat restant
propriété de l’université). De bibliothèque, la section de Louvain-la-
Neuve se transformerait en "antenne" avec un stock très faible et où
l’on pourrait se procurer les livres commandés.
Mais c’est complètement se méprendre sur le rôle d’une bibliothèque. Un
lieu où l’on peut flâner et faire des découvertes littéraires
improbables, découvertes d’ailleurs encouragées par les initiatives du
personnel (mise en évidence de titres méconnus, tirage aléatoire d’une
suggestion de lecture …). Dans la bibliothèque de Louvain-la-Neuve, j’ai
croisé des bénévoles aidant des immigrés adultes à se choisir des livres
pour enfant afin d’apprendre le français. J’ai vu mon fils se mettre à
lire spontanément les journaux quotidiens offerts à la lecture.
Une bibliothèque n’est pas un point d’enlèvement ou un commerce, une
bibliothèque est un lieu de vie !
La bibliothèque doit subsister. Il faut la sauver. (et signer la
pétition si ce n’est pas encore fait)
Signez la pétition pour sauver la bibliothèque de Louvain-la-Neuve !
https://www.petitionenligne.be/lavenir_de_la_bibliotheque_publique_de_lln_e…
La disparition progressive de tout un secteur
=============================================
Loin de se faire de la concurrence, les différents acteurs du libre se
renforcent, s’entraident. Les meilleurs clients de l’un sont souvent les
meilleurs clients de l’autre. Un achat d’un côté entraine, par ricochet,
un achat de l’autre. La bibliothèque publique de Louvain-la-Neuve est le
plus gros client du fournisseur de BD Slumberland (ou le second après
moi, me siffle mon portefeuille). L’université pourrait faire le choix
de participer à cet écosystème.
Slumberland, lieu mythique vers lequel se tournent mes cinq prières
quotidiennes, occupe un espace Klépierre. Car, à Louvain-la-Neuve, tout
appartient soit à l’université, soit au groupe Klépierre, propriétaire
du centre commercial. Le bail de Slumberland arrivant à expiration, ils
viennent de se voir notifier une augmentation soudaine de plus de 30% !
15.000€ par mois. En étant ouvert 60h par semaine (ce qui est énorme
pour un magasin), cela signifie plus d’un euro par minute d’ouverture.
Rien que pour payer son loyer, Slumberland doit vendre une bande
dessinée toutes les 5 minutes ! À ce tarif-là, mes (nombreux et
récurrents) achats ne remboursent même pas le temps que je passe à
flâner dans le magasin !
Ces loyers m’interpellent : comment un magasin de loques criardes
produites par des enfants dans des caves en Asie peut-il gagner de quoi
payer de telles sommes là où les meilleurs fournisseurs de livres
peinent à joindre les deux bouts ? Comment se fait-il que l’épicerie de
mon quartier, présente depuis 22 ans, favorisant les produits bio et
locaux, remplie tous les jours à ras bord de clients, doive brusquement
mettre la clé sous le paillasson ? Comme aux États-Unis, où on ne dit
pas « boire un café », mais « prendre un Starbucks », il ne nous restera
bientôt que les grandes chaînes.
La terrifiante hégémonie des monopoles (ploum.net)
https://ploum.net/la-terrifiante-hegemonie-des-monopoles/index.html
Face à l’hégémonie de ces monopoles, je croyais que l’université était
un soutien. Mais force est de constater que le modèle est plutôt celui
de Monaco : le seul pays du monde qui ne dispose pas d’une seule
librairie !
Quelle société les universitaires sont-ils en train de construire ?
===================================================================
Je vous rassure, Slumberland survivra encore un peu à Louvain-la-Neuve.
Le magasin a trouvé une surface moins chère (car moins bien exposée) et
va déménager. Son nouveau propriétaire ? L’université bien sûr !
Derniers bastions livresques de la ville qui fût, un jour, une utopie
intellectuelle et humaniste, Slumberland et La Page d’Après auront le
droit de subsister jusqu’au jour où les gestionnaires immobiliers qui se
prétendent intellectuels décideront que ce serait plus rentable de
vendre un peu plus de gaufres, un peu plus de sacs à main ou d’abrutir
un peu plus les étudiants avec un Luna Park.
L’université est devenue un business. Le verdict commercial est sans
appel : la production de débiles formatés à la consommation
instagrammable rapporte plus que la formation d’intellectuels.
Mais ce n’est pas une fatalité.
L’avenir est ce que nous déciderons d’en faire. L’université n’est pas
forcée de devenir un simple gestionnaire immobilier. Nous sommes
l’université, nous pouvons la transformer.
J’invite tous les membres du personnel de l’université, les
professeur·e·s, les étudiant·e·s, les lecteurices, les intellectuel·le·s
et les humanistes à agir, à parler autour d’eux, à défendre les livres
en les diffusant, en les prêtant, en encourageant leur lecture, en les
conseillant, en diffusant leurs opinions, en ouvrant les débats sur la
place des intellectuels dans la ville.
Pour préserver le savoir et la culture, pour sauvegarder l’humanisme et
l’intelligence de l’absurde marchandisation à court terme, nous avons le
devoir de communiquer, de partager sans restriction, de faire entendre
notre voix de toutes les manières imaginables.
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POUR UNE POIGNÉE DE BITS…
by Ploum on 2025-05-12
https://ploum.net/2025-05-12-pour-une-poignee-de-bits.html
Toute l’infrastructure gigantesque d’Internet, tous ces milliers de
câbles sous-marins, ces milliards de serveurs clignotants ne servent aux
humains qu’à échanger des séries de bits.
Nos téléphones produisent des bits qui sont envoyés, dupliqués, stockés
et, parfois, arrivent sur d’autres téléphones. Souvent, ces bits ne sont
utiles que pour quelques secondes à peine. Parfois, ils ne le sont pas
du tout.
Nous produisons trop de bits pour être capables de les consommer ou pour
tout simplement en avoir envie.
Or, toute la promesse de l’IA, c’est d’automatiser cette génération de
bits en faisant deux choses : enregistrer les séquences de bits
existantes pour les analyser puis reproduire des séquences de bits
nouvelles, mais « ressemblantes ».
L’IA, les LLMs, ce ne sont que ça : des générateurs de bits.
Enregistrer les séquences de bits
=================================
Tous les producteurs d’IA doivent donc d’abord enregistrer autant de
séquences de bits existantes que possible. Pour cette raison, le Web est
en train de subir une attaque massive. Ces fournisseurs de créateurs de
bits pompent agressivement toutes les données qui passent à leur portée.
En continu. Ce qui met à mal toute l’infrastructure du web.
Mais comment arrivent-ils à faire cela ? Et bien une partie de la
solution serait que ce soit votre téléphone qui le fasse. La société
Infatica, mais en effet à disposition des développeurs d’app Android et
iPhone des morceaux de code à intégrer dans leurs apps contre paiement.
Ce que fait ce code ? Tout simplement, à chaque fois que vous utilisez
l’app, il donne l’accès à votre bande passante à des clients. Clients
qui peuvent donc faire les requêtes de leur choix comme pomper autant de
sites que possible. Cela, sans que l’utilisateur du téléphone en soi
informé le moins du monde.
Botnet Part 2: The Web is Broken (jan.wildeboer.net)
https://jan.wildeboer.net/2025/04/Web-is-Broken-Botnet-Part-2/
Cela rend l’attaque impossible à bloquer efficacement, car les requêtes
proviennent de n’importe où, n’importe quand.
Tout comme le spam, l’activité d’un virus informatique se fait désormais
à visage découvert, avec de vraies sociétés qui vendent leurs
« services ». Et les geeks sont trop naïfs : ils cherchent des logiciels
malveillants qui exploitent des failles de sécurité compliquées alors
que tout se fait de manière transparente, à ciel ouvert, mais avec ce
qu’on appelle la "plausible deniability" grâce à des couches de services
commerciaux. Il y a même des sites avec des reviews et des étoiles pour
choisir son meilleur réseau de botnets pseudolégal.
The candid naivety of geeks (ploum.net)
https://ploum.net/2025-03-28-geeks-naivety.html
Le développeur de l’app Android dira que « il ne savait pas que son app
serait utilisée pour faire des choses néfastes ». Les fournisseurs de ce
code et revendeurs diront « on voulait surtout aider la recherche
scientifique et le développeur est censé prévenir l’utilisateur ». Le
client final, qui lance ces attaques pour entrainer ses générateurs de
bits dira « je n’ai fait qu’utiliser un service commercial ».
En fait, c’est même pire que cela : comme je l’ai démontré lorsque j’ai
détecté la présence d’un tracker Facebook dans l’application officielle
de l’institut royal de météorologie belge, il est probable que le maître
d’œuvre de l’application n’en sache lui-même rien, car il aura utilisé
un sous-traitant pour développer l’app. Et le sous-traitant aura lui-
même créé l’app en question sur base d’un modèle existant (un template).
L’article où j’explique mon interaction avec l’IRM (ploum.net)
https://ploum.net/2023-04-03-petits-gestes.html
Grâce à ces myriades de couches, personne ne sait rien. Personne n’est
responsable de rien. Et le web est en train de s’effondrer. Allégorie
virtuelle du reste de la société.
Générer des séquences de bits
=============================
Une fois qu’on a enregistré assez de séquences de bits, on va tenter d’y
trouver une logique pour générer des séquences nouvelles, mais
« ressemblantes ». Techniquement, ce qui est très impressionnant avec
les ChatGPT et consorts, c’est l’échelle à laquelle est fait ce que les
chercheurs en informatique font depuis vingt ans.
Mais si ça doit être « ressemblant », ça ne peut pas l’être trop ! En
effet, cela fait des décennies que l’on nous rabâche les oreilles avec
le "plagiat", avec le "vol de propriété intellectuelle". Houlala,
"pirater", c’est mal.
Eh bien non, allez-y ! Piratez mes livres ! D’ailleurs, ils sont faits
pour, ils sont sous licence libre. Parce que j’ai envie d’être lu. C’est
pour ça que j’écris. Je ne connais aucun artiste qui a augmenté la
taille de son public en "protégeant sa propriété intellectuelle".
Have you ever considered piracy?
https://ploum.net/files/piracy.png
Parait que c’est mal de pirater.
Sauf quand ce sont les IA qui le font. Ce que montre très bien Otakar G.
Hubschmann dans une expérience édifiante. Il demande à ChatGPT de
générer des images de « superhéros qui utilise des toiles d’araignées
pour se déplacer », d’un « jeune sorcier qui va à l’école avec ses
amis » ou un « plombier italien avec une casquette rouge ».
Et l’IA refuse. Parce que ce serait enfreindre un copyright. Désolé donc
à tous les plombiers italiens qui voudraient mettre une casquette
rouge : vous êtes la propriété intellectuelle de Nintendo.
Mais là où c’est encore plus hallucinant, c’est lorsqu’il s’éloigne des
toutes grandes franchises actuelles. S’il demande « photo d’une femme
combattant un alien », il obtient… une image de Sigourney Weaver. Une
image d’un aventurier archéologue qui porte un chapeau et utilise un
fouet ? Il obtient une photo d’Harrisson Ford.
Comme je vous disais : une simple série de bits ressemblant à une autre.
An image of an archeologist adventurer who wears a hat and uses a
bullwhip (theaiunderwriter.substack.com)
https://theaiunderwriter.substack.com/p/an-image-of-an-archeologist-adventu…
Ce qui nous apprend à quel point les IA n’ont aucune, mais alors là
aucune originalité. Mais, surtout, que le copyright est véritablement un
outil de censure qui ne sert que les très très grands. Grâce aux IA, il
est désormais impossible d’illustrer voire d’imaginer un enfant sorcier
allant à l’école parce que c’est du plagiat d’Harry Potter (lui-même
étant, selon moi, un plagiat d’un roman d’Anthony Horowitz, mais
passons…).
Comme le dit Irénée Régnauld, il s’agit de pousser un usage normatif des
technologies à un point très effrayant.
Faut-il empêcher les " mésusages " des technologies ? (maisouvaleweb.fr)
https://maisouvaleweb.fr/faut-il-empecher-les-mesusages-des-technologies/
Mais pour protéger ces franchises et ce copyright, les mêmes IA
n’hésitent pas à se servir dans les bases de données pirates et à foutre
en l’air tous les petits services d’hébergement.
Les humains derrière les bits
=============================
Mais le pire c’est que c’est tellement à la mode de dire qu’on a généré
ses bits automatiquement que, souvent, on le fait faire par des humains
camouflés en générateurs automatiques. Comme cette app de shopping "AI"
qui n’était, en réalité, que des travailleurs philippins sous-payés.
Fintech founder charged with fraud after 'AI' shopping app found to be
powered by humans in the Philippines (techcrunch.com)
https://techcrunch.com/2025/04/10/fintech-founder-charged-with-fraud-after-…
Les luddites l’avaient compris, Charlie Chaplin l’avait illustré dans
« Les temps modernes », Arnold Schwarzeneger a essayé de nous avertir :
nous servons les machines que nous croyons avoir conçu pour nous servir.
Nous sommes esclaves de générateurs de bits.
Pour l’amour des bits !
=======================
Dans le point presse de ma ville, j’ai découvert qu’il n’y avait qu’un
magasin en présentoir consacré à Linux, mais pas moins de 5 magazines
consacrés entièrement aux générateurs de bits. Avec des couvertures du
genre « Mieux utiliser ChatGPT ». Comme si on pouvait l’utiliser
« mieux ». Et comme si le contenu de ces magazines n’était lui-même pas
généré.
C’est tellement fatigant que j’ai pris la résolution de ne plus lire les
articles parlant de ces générateurs de bits, même s’ils ont l’air
intéressants. Je vais essayer de lire moins sur le sujet, d’en parler
moins. Après tout, je pense que j’ai dit tout ce que j’avais à dire dans
ces deux billets :
Une bulle d’intelligence artificielle et de stupidité naturelle
(ploum.net)
https://ploum.net/2024-04-04-la-bulle-ai.html
La fin d’un monde ? (ploum.net)
https://ploum.net/2025-04-08-la-fin.html
Vous êtes déjà assez assaillis par les générateurs de bits et par les
bits qui parlent des générateurs de bits. Je vais tenter de ne pas trop
en rajouter et revenir à mon métier d’artisan. Chaque série de bits que
je vous offre est entièrement façonnée à la main, d’un humain vers un
autre. C’est plus cher, plus rare, plus long à lire, mais, je l’espère,
autrement plus qualitatif.
Vous sentez l’amour de l’art et la passion derrière ces bits dont chacun
à une signification profonde et une utilité réelle ? C’est pour les
transmettre, les partager que je cherche à préserver notre
infrastructure et nos cerveaux.
Bonnes lectures et bons échanges entre humains !
L’image d’illustration a été conçue pour corrompre l’apprentissage des
aspirateurs de données.
gemini://tilde.club/~gedankenstuecke/blog/2025-04-01-algorithmic-sabotage-ii.gmi
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17 Apr '25
DÉDICACE À TROLLS & VÉLO ET MAGIE CYCLISTE
by Ploum on 2025-04-17
https://ploum.net/2025-04-17-trolls-et-velo.html
Je serai ce samedi 19 avril à Mons au festival Trolls & Légende en
dédicace au stand PVH.
La star de la table sera sans conteste Sara Schneider, autrice fantasy
de la saga des enfants d’Aliel et qui est toute auréolée du Prix SFFF
Suisse 2024 pour son superbe roman « Place d’âmes » (dont je vous ai
déjà parlé).
C’est la première fois que je dédicacerai à côté d’une autrice ayant
reçu un prix majeur. Je suis pas sûr qu’elle acceptera encore que je la
tutoie.
Sara Schneider avec son roman et son prix SFFF Suisse 2024
https://ploum.net/files/sarasfffsuisse2024.png
Bref, si Sara vient pour faire la légende, le nom du festival implique
qu’il faille compléter avec des trolls. D’où la présence également à la
table PVH de Tirodem, Allius et moi-même. Ça, les trolls, on sait
faire !
Les belles mécaniques de l’imaginaire
=====================================
S’il y a des trolls et des légendes, il y a aussi tout un côté
Steampunk. Et quoi de plus Steampunk qu’un vélo ?
> Ce qui fait la beauté de la bicyclette, c’est sa sincérité. Elle ne
cache rien, ses mouvements sont apparents, l’effort chez elle se voit et
se comprend; elle proclame son but, elle dit qu’elle veut aller vite,
silencieusement et légèrement. Pourquoi la voiture automobile est-elle
si vilaine et nous inspire-t-elle un sentiment de malaise ? Parce
qu’elle dissimule ses organes comme une honte. On ne sait pas ce qu’elle
veut. Elle semble inachevée.
> – Voici des ailes, Maurice Leblanc
Le vélo, c’est l’aboutissement d’un transhumanisme humaniste rêvé par la
science-fiction.
> La bicyclette a résolu le problème, qui remédie à notre lenteur et
supprime la fatigue. L’homme maintenant est pourvu de tous ses moyens.
La vapeur, l’électricité n’étaient que des progrès servant à son bien-
être; la bicyclette est un perfectionnement de son corps même, un
achèvement pourrait-on dire. C’est une paire de jambes plus rapides
qu’on lui offre. Lui et sa machine ne font qu’un, ce ne sont pas deux
êtres différents comme l’homme et le cheval, deux instincts en
opposition; non, c’est un seul être, un automate d’un seul morceau. Il
n’y a pas un homme et une machine, il y a un homme plus vite.
> – Voici des ailes, Maurice Leblanc
Un aboutissement technologique qui, paradoxalement, connecte avec la
nature. Le vélo est une technologie respectueuse et utilisable par les
korrigans, les fées, les elfes et toutes les peuplades qui souffrent de
notre croissance technologique. Le vélo étend notre cerveau pour nous
connecter à la nature, induit une transe chamanique dès que les pédales
se mettent à tourner.
> Nos rapports avec la nature sont bouleversés ! Imaginez deux hommes
sur un grand chemin : l’un marche, l’autre roule; leur situation à
l’égard de la nature sera-t-elle la même ? Oh ! non. L’un recevra d’elle
de menues sensations de détails, l’autre une vaste impression
d’ensemble. À pied, vous respirez le parfum de cette plante, vous
admirez la nuance de cette fleur, vous entendez le chant de cet oiseau;
à bicyclette, vous respirez, vous admirez, vous entendez la nature elle-
même. C’est que le mouvement produit tend nos nerfs jusqu’à leur maximum
d’intensité et nous dote d’une sensibilité inconnue jusqu’alors.
> – Voici des ailes, Maurice Leblanc
Oui, le vélo a amplement sa place à Trolls & Légendes, comme le
démontrent ses extraits de « Voici des ailes » de Maurice Leblanc, roman
écrit… en 1898, quelques années avant la création d’Arsène Lupin !
Célébrer l’univers Bikepunk
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Moi aussi, j’aime me faire lyrique pour célébrer le vélo, comme le
prouvent les extraits que sélectionnent les critiques de mon roman
Bikepunk.
> Chierie chimique de bordel nucléaire de saloperie vomissoire de
permamerde !
> — Bikepunk, Ploum
Bikepunk - L'Antre d'un poulpe (blog.grishka.fr)
https://blog.grishka.fr/bikepunk/
Ouais bon, d’accord… C’est un style légèrement différent. J’essaie juste
de toucher un public un poil plus moderne quoi. Et puis on avait dit «
pas cet extrait-là ! ».
Allez, comme on dit chez les cyclisteurs : on enchaîne, on enchaîne…
Donc, pour célébrer le vélo et l’imaginaire cycliste, je me propose
d’offrir une petite surprise à toute personne qui se présentera sur le
stand PVH avec un déguisement dans le thème Bikepunk ce samedi (et si
vous me prévenez à l’avance, c’est encore mieux).
Parce qu’on va leur montrer à ces elfes, ces barbares et ces mages ce
que c’est la véritable magie, la véritable puissance : des pédales, deux
roues et un guidon !
À samedi les cyclotrolls !
L’événement Dédicace à Trolls & Légendes sur Mobilizon.
https://mobilizon.fr/events/1c3644fc-3c0e-4098-b81b-938ce94ced2a
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14 Apr '25
À LA RECHERCHE DE L’ATTENTION PERDUE
by Ploum on 2025-04-14
https://ploum.net/2025-04-14-recherche-attention-perdue.html
La messagerie instantanée et la politique
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Vous l’avez certainement vu passer : Un journaliste américain s’est fait
inviter par erreur sur un chat Signal où des personnes très haut placées
de l’administration américaine (y compris le vice-président) discutent
de l’organisation top secrète d’une frappe militaire au Yémen le 15
mars.
L’administration Trump envoie par erreur ses plans de guerre à un
journaliste via Signal (next.ink)
https://next.ink/177060/ladministration-trump-envoie-par-erreur-ses-plans-d…
La raison de cette erreur est que le porte-parole de Trump, Brian
Hughes, avait, durant la campagne électorale, reçu un email du
journaliste en question pour demander des précisions sur un autre sujet.
Brian Hughes avait alors copié/collé la totalité de l’email, incluant la
signature contenant le numéro de téléphone du journaliste, dans un
message instantané Apple iMessage à destination de Mike Waltz, qui
allait devenir le conseiller à la sécurité de Trump. Recevant ce numéro
par message de la part de Brian Hughes, Mike Waltz aurait ensuite
sauvegardé ce numéro sous le nom de Brian Hughes. En voulant inviter
plus tard Brian Hughes dans le chat Signal, Mike Waltz a par erreur
invité le journaliste américain.
Exclusive: how the Atlantic’s Jeffrey Goldberg got added to the White
House Signal group chat (www.theguardian.com)
https://www.theguardian.com/us-news/2025/apr/06/signal-group-chat-leak-how-…
Cette anecdote nous apprend plusieurs choses:
Premièrement, Signal est devenu une réelle infrastructure critique de
sécurité, y compris dans les cercles les plus hauts placés.
Deuxièmement, les discussions de guerre ultra-stratégique ont désormais
lieu… par chat. Pas difficile d’imaginer que chaque participant répond
machinalement, poste un émoji entre deux réunions, lors d’une pause
pipi. Et là se décident la vie et la mort du reste du monde : dans les
toilettes et les réunions qui n’ont rien à voir !
L’erreur initiale provient du fait que Mike Waltz ne lit
vraisemblablement pas ses emails (sinon, on lui aurait fait suivre
l’email au lieu de l’envoyer par message) et que Brian Hughues est
incapable de résumer efficacement un long texte (sinon il n’aurait pas
collé l’intégralité du message).
Non seulement Mike Waltz ne lit pas ses emails, mais on peut soupçonner
qu’il ne lit pas les messages trop longs : il a quand même ajouté un
numéro de téléphone qui se trouvait à la fin d’un message sans prendre
le temps de lire et de comprendre ledit message. À sa décharge, il
semblerait qu’il soit possible que ce soit "l’intelligence artificielle"
de l’iPhone qui ait ajouté ce numéro automatiquement au contact.
Je ne sais pas si cette fonctionnalité existe, mais le fait d’utiliser
un téléphone qui peut décider automatiquement de changer le numéro de
ses contacts est quand même assez effrayant. Et bien dans le genre
d’Apple dont j’interprète les slogans marketing comme « achetez avec nos
produits l’intelligence qui vous fait défaut, bande de crétins ! ».
Crise politique attentionnelle et surveillance généralisée
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La crise attentionnelle est réelle : nous sommes de moins en moins
capables de nous concentrer et nous votons pour des gens qui le sont
encore moins ! Un ami ayant été embauché pour participer à une campagne
électorale en Belgique m’a raconté avoir été abasourdi par l’addiction
des politiciens les plus en vue aux réseaux sociaux. Ils sont en
permanence rivés à leurs écrans à comptabiliser les likes et les
partages de leurs publications et, quand ils reçoivent un dossier de
plus de dix lignes, demandent un résumé ultra-succinct à leurs
conseillers.
Vos politiques ne comprennent rien à rien. Ils font semblant. Et
désormais, ils demandent à ChatGPT qui a l’avantage de ne pas dormir,
contrairement aux conseillers humains. Les fameuses intelligences
artificielles qui, justement, sont peut-être coupables d’avoir ajouté le
numéro à ce contact et d’avoir rédigé la politique fiscale de Trump.
La fin d’un monde ? (ploum.net)
https://ploum.net/2025-04-08-la-fin.html
Mais pourquoi utiliser Signal et pas une solution officielle qui
empêcherait ce genre de fuite ? Officiellement, il n’y aurait pas
d’alternative aussi facile. Mais je vois une raison non officielle très
simple : les personnes haut placées ont désormais peur de leur propre
infrastructure, car ils savent que tout est sauvegardé et peut-être
utilisé contre eux lors d’une éventuelle enquête ou d’un procès, même
des années plus tard.
Trump a été élu la première fois en faisant campagne sur le fait
qu’Hillary Clinton avait utilisé un serveur email personnel, ce qui lui
permettait, selon Trump lui-même, d’échapper à la justice en ayant ses
mails soustraits aux services de surveillance internes américains.
Même ceux qui mettent en place le système de surveillance généralisé en
ont peur.
L’éducation à la compréhension
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La dernière leçon que je tire de cette anecdote c’est, encore une fois,
celle de l’éducation : vous pouvez avoir l’infrastructure
cryptographique la plus sécurisée, si vous êtes incompétent au point
d’inviter n’importe qui dans votre chat, on ne peut rien faire pour
vous.
La plus grosse faille de sécurité est toujours entre la chaise et le
clavier, la seule manière de sécuriser un système est de faire en sorte
que l’utilisateur soit éduqué.
Le meilleur exemple reste celui des voitures autonomes : nous sommes en
train de mettre des générations entières dans des Tesla qui se
conduisent toutes seules 99% du temps. Et lorsqu’un accident arrive,
dans le 1% restant, nous demandons au conducteur : « Mais pourquoi tu
n’as pas réagi comme un bon conducteur ? »
Et la réponse est très simple : « Parce que je n’ai jamais conduit de ma
vie, je ne sais pas ce que c’est conduire, je n’ai jamais appris à
réagir quand le système ne fonctionne pas correctement ».
Vous pensez que j’exagère ? Attendez…
Se faire engager grâce à l’IA
=============================
Eric Lu a reçu le CV d’un candidat très prometteur pour bosser dans sa
startup. CV qui semblait fort optimisé en mots clés, mais qui était
particulièrement pointu dans les technologies utilisées par Eric. Il a
donc proposé au candidat une interview par vidéo.
Au début, tout s’est très bien passé jusqu’à ce que le candidat commence
à s’emmêler dans ses réponses. « Vous dites que le service d’envoi de
SMS sur lequel vous avez bossé était saturé, mais vous décrivez le
service comme étant utilisé par une classe de 30 personnes. Comment 30
SMS peuvent-ils saturer le service ? » … euh… « Pouvez-vous me dire
quelle interface utilisateur vous avez mise en place avec ce que vous
dites avoir implémenté ? » … euh, je ne me souviens plus…
Eric comprend alors que le candidat baratine. Le CV a été généré par
ChatGPT. Le candidat s’est préparé en simulant un entretien d’embauche
avec ChatGPT et en étudiant par cœur ce qu’il devait répondre. Il
panique dès qu’on sort de son script.
What it's like to interview a software engineer preparing with AI
(www.kapwing.com)
https://www.kapwing.com/blog/what-its-like-to-interview-a-software-engineer…
Ce qui est particulièrement dommage, c’est que le candidat avait un
profil vraiment adapté. S’il avait été honnête et franc au regard de son
manque d’expérience, il aurait pu se faire engager comme junior et
acquérir l’expérience souhaitée. S’il avait consacré son temps à lire
des explications techniques sur les technologies concernées plutôt que
d’utiliser ChatGPT, il aurait pu convaincre l’employeur de sa
motivation, de sa curiosité. « Je ne connais pas encore grand-chose,
mais je suis désireux d’apprendre ».
Mais le plus triste dans tout cela, c’est qu’il a sincèrement pensé que
ça pouvait fonctionner. Il a détruit sa réputation parce que ça ne lui a
même pas traversé l’esprit que, quand bien même il aurait été engagé, il
n’aurait pas tenu deux jours dans son boulot avant de passer pour un
crétin. Il a été malhonnête parce qu’il était persuadé que c’était la
bonne manière de fonctionner.
Bref, il était un vrai Julius.
Mon collègue Julius (ploum.net)
https://ploum.net/2024-12-23-julius-fr.html
Il a « appris à conduire une Tesla » en s’asseyant sur le siège et
regardant celle-ci faire 100 fois le tour du quartier. Confiant, il est
parti dans une autre ville et s’est pris le premier platane.
Sauver une génération
=====================
Les smartphones, l’IA, les monopoles publicitaires, les réseaux sociaux
sont toutes les facettes d’un même problème : la volonté de rendre la
technologie incompréhensible afin de nous asservir commercialement et de
nous occuper l’esprit.
J’ai écrit comment je pensais que nous devions agir pour éduquer la
prochaine génération d’adultes :
De l’utilisation des smartphones et des tablettes chez les adolescents
(ploum.net)
https://ploum.net/2025-04-10-smartphone_ado.html
Mais c’est un point de vue de parent. C’est pour cela que je trouve très
pertinente l’analyse de Thual qui, lui, est un jeune adulte à peine
sorti de l’adolescence. Il peut parler de tout cela à la première
personne.
Adolescence et numérique : retour d'expérience (thual.eu)
https://thual.eu/articles/2025-01-21-Adolescence_et_numerique_retour_dexper…
La grande leçon que j’en tire est que la génération qui nous suit est
loin d’être perdue. Comme toutes les générations, elle est désireuse
d’apprendre, de se battre. Nous devons avoir l’humilité de réaliser que
ma génération s’est complètement plantée. Que nous détruisons tout, que
nous sommes des fascistes addicts à Facebook et Candy Crush qui roulons
en SUV.
Nous n’avons pas de leçons à leur donner. Nous avons le devoir de les
aider, de nous mettre à leur service en désactivant le pilote
automatique et en brûlant les slides PowerPoint dont nous sommes si
fiers.
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